Un regard qui relève

Il y a, dans ce bref récit de l’Évangile, une scène presque dérangeante par sa simplicité. Jésus passe, voit un homme assis à son bureau de collecteur d’impôts, et lui dit : « Suis-moi ». L’homme se lève et le suit. Aucune explication. Aucun examen moral préalable. Aucun long discours sur le passé de Matthieu (il y aurait beaucoup à dire !). Seulement un regard, une parole, et la possibilité d’un avenir différent.

Ce qui scandalise les témoins de la scène, ce n’est pas tant l’appel de Matthieu que le repas qui suit. Jésus s’attable avec des collecteurs d’impôts et des personnes considérées comme pécheresses (plus précisément : compromises avec l’occupant romain). Jésus fréquente ceux qu’une société religieuse bien ordonnée préfère tenir à distance. La réaction des pharisiens est immédiate : « Pourquoi votre maître mange-t-il avec les collecteurs d’impôts et les pécheurs ? ». Tentation humaine assez classique : définir qui mérite d’être fréquenté, accueilli ou respecté.

Mais Jésus déplace complètement le regard : « Ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin de médecin, mais les malades ». Puis il ajoute cette phrase décisive : « Je veux la miséricorde et non les sacrifices ». Il s’agit de rappeler que la relation précède toujours le jugement. Aucun être humain ne se réduit à son erreur, à sa réputation ou à l’étiquette qu’on lui colle.

Cette parole interpelle notre manière de vivre. L’exposition permanente des opinions et des comportements favorise les jugements rapides et expéditifs. Une simple maladresse peut suffire à vous exclure symboliquement de l’espace commun. Mais l’Évangile rappelle autre chose : une société humaine ne peut pas vivre sans la possibilité du relèvement, sans le droit d’être regardé autrement que par ses erreurs ou son passé.

Le geste de Jésus envers Matthieu n’efface pas la nécessité de questionner sa vie : le collecteur d’impôts va devoir changer de carrière ! Pourtant, aucune existence ne doit être enfermée dans une identité figée. Voici, peut-être, une forme essentielle de résistance spirituelle : continuer à croire qu’un être humain vaut toujours davantage que le regard réducteur porté sur lui. Et continuer, malgré tout, à laisser une place à la rencontre.

Didier Petit

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© Photo à la une de Liana Ssur Unsplash

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