Justice et équité dans le présent
Justice et équité dans le présent
Quel curieux personnage que l’Ecclésiaste. Ce Sage repu et revenu de tout semble bien fatigué de la vie : pas de vision d’avenir, mais un regard désabusé sur un passé appelé à se reproduire indéfiniment ; pas de bouleversement digne d’intérêt ni de bifurcation à envisager, mais plutôt l’éternel retour d’un monde qui revient à l’identique, ou presque…
L’Ecclésiaste n’est pas le roi Salomon qui a vécu au 10e siècle avant JC, mais plutôt un sage du 3e siècle avant JC imprégné de culture grecque, en particulier de stoïcisme. Pour ce courant philosophique, la vie humaine consiste à accepter le moment tel qu’il se présente, à ne pas se laisser contrôler par le désir du plaisir ni la peur de la douleur, à utiliser son esprit pour comprendre le monde, à œuvrer avec les autres et à les traiter de manière juste et équitable.
De son côté, l’Ecclésiaste assène l’inutilité de toutes choses et en particulier le caractère éphémère de toute réalité humaine : nous sommes perdus dans le cycle infini du renouvellement permanent des choses. En conséquence, rien de neuf ne peut exister ! Les deux sont assez proches, finalement.
L’Ecclésiaste met toute son expérience au service de ce constat : rien ne bouge, dans notre nature profonde comme dans nos œuvres ! De toutes parts, il n’y a rien de nouveau sous le soleil : le « tordu impossible à redresser » (chapitre 1, verset 15) revient invariablement. Dès qu’un nourrisson apparaît, il faut tout recommencer.
Y aurait-il alors une sortie honorable du côté de la sagesse accumulée ? Pas du tout, d’après le Sage ! Les connaissances (au pluriel) sont sous le signe de l’utile et de l’exploitable, mais la connaissance (au singulier) apparaît souvent comme un luxe qu’une toute petite minorité ambitionne. Au bout du compte, une connaissance toujours plus grande entraîne une plus grande lucidité, au prix de notre insouciance et de notre tranquillité d’esprit.
Pour finir, pourquoi ne pas nous réfugier alors dans les différents plaisirs de l’existence, le rire, la joie, l’ivresse, les grandes réalisations ou bien encore l’aisance matérielle ? Pas de porte de sortie de ce côté-là, non plus ! Ces choses éphémères ne font que nous renvoyer implacablement à notre petitesse. Alors, les plaisirs de la vie : inutiles ou coupables ?
Si l’Ecclésiaste nous enseigne quelque chose, ce n’est ni la fuite ni l’immobilisme, mais plutôt l’usage lucide du monde, sous le regard de Dieu (c’est la différence avec le stoïcisme) : « œuvrer avec les autres et les traiter de manière juste et équitable », sans essayer de viser plus haut. Mais moins par cynisme que par lucidité.
Didier Petit (pasteur)
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© Image à la une de Malek Larif sur Unsplash