Responsable, mais pas coupable
Vous vous souvenez sûrement de la petite phrase restée célèbre : « Responsable, mais pas coupable ! ». La différence entre les deux est bien réelle. Le responsable est avant tout celui qui doit « répondre de », qui rend des comptes. Le coupable est celui qui a commis une faute et on lui applique une sanction proportionnée.
Une lecture classique a longtemps vu en Adam et Ève les précurseurs d’une culpabilité infinie. Pourtant, le récit de la Genèse peut se lire autrement : ce n’est pas nécessairement une séquence faute – aveu – culpabilité – sentence, mais peut-être une séquence désir de savoir – émancipation – reconnaissance de la maturité – envoi confiant dans le monde.
Adam et Ève quittent la présence d’un Dieu qu’ils ont longtemps tutoyé pour vivre dans l’éloignement et l’invocation distante à la troisième personne. Ils ne sont coupables de rien, ils ont seulement compris comment fonctionne le monde dans lequel ils sont plongés et ils savent qu’ils en sont responsables. Mais pas coupables !
Dans le texte de Marc, Jésus semble faire la part belle à une culpabilité venant du dedans, comme un mal incurable. Il y a une confusion, chez ses interlocuteurs, entre ce qui rend vraiment impur, mais Jésus n’abandonne pas pour autant les catégories de pur et d’impur, ce qui ne nous met pas forcément très à l’aise.
Ce qui est juste pourtant dans le raisonnement que tient Jésus aux Pharisiens, c’est que c’est bien à l’intérieur que naissent nos sentiments mauvais. Notre envahissement de la vie des autres vient bien du manque de maîtrise de toutes sortes d’appétits.
Jésus emploie les catégories de pur et d’impur pour nous aider à hiérarchiser les dangers. L’impureté biologique qui vient du dehors représente un danger dont nous avons appris à nous protéger assez efficacement. En revanche, nous n’avons pas trouvé de vaccin ni de traitement contre le danger du dedans.
Jésus aurait pu choisir la facilité d’une morale qui n’attend plus qu’un système de contrôle social pour s’imposer ; il a préféré en appeler à notre responsabilité pour pratiquer une sorte d’ingénierie sociale intelligente, débarrassée de toute volonté de manipuler.
Adam et Ève sont sortis de la présence de Dieu avec l’impératif et la conscience très claire d’habiter un monde difficile. Le discours de Jésus aux Pharisiens ne fait que rappeler, d’une autre manière, cette évidence des commencements bibliques : si nous avons quitté la proximité de Dieu et que nous ne pouvons plus le tutoyer sans songer à ce qui nous sépare de lui, c’est parce qu’il nous fallait un lieu où exercer notre responsabilité. Rendre le monde habitable, c’est avoir du répondant.
Didier Petit
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Image à la une : vitrail de Chartres, Adam et Ève, Wikimedia commons