Prédication du 30/07/2023

Prédication par Didier Petit

Texte : Matthieu XIII 44-52

Note : un incident technique a provoqué la perte d’une petite partie de l’enregistrement à l’instant 8’09 »

 

Matthieu 13, 44-52

 Trois paraboles pour le prix d’une : c’est la promo de l’été. Avec la glacière, les tongs et le parasol offerts, vous partez gagnants !

Les trois textes que nous venons de relire essaient tous de dire ce qu’est le Royaume, chacun à leur manière : un trésor caché, un chasseur de perles rares et un filet de pêche. Ce n’est pas une anomalie ou une bizarrerie que Matthieu utilise autant d’images différentes pour expliquer ce qu’est le Royaume des cieux, il ne cesse de le faire dans les « paraboles du Royaume » ; l’expression est citée 22 fois dans ces chapitres. C’est une bonne chose d’utiliser des images simples pour expliquer des choses difficiles à saisir parce qu’elles sont encore à venir. Gérer l’existant n’est pas toujours facile, il y a des résistances, de l’inertie ; mais travailler sur l’inexistant, le « pas encore là », c’est une autre paire de manches !

Dans l’image première du Royaume, il y a un lieu, pensons-nous, un territoire. C’est l’image qui s’est imposée il y a longtemps et qui est encore présente dans nos esprits. Mais il ne faut pas oublier que le mot grec renvoie autant à un « royaume » qu’à un « règne ». Or, les deux réalités ne se recoupent pas. Le royaume renvoie effectivement à un territoire avec des frontières qui déterminent un dehors et un dedans, « nous » d’un côté, et « les autres » de l’autre côté. Le règne renvoie à l’exercice d’un pouvoir souverain, ou bien à la durée de ce pouvoir. Le royaume est donc une définition géographique, le règne est plutôt la réalité historique d’un pouvoir, ou bien la conscience que l’on a de ce pouvoir, de cette gouvernance.

Au-delà du patois de Canaan, donc, le Royaume désigne « une certaine manière de vivre avec Dieu » (encore du patois…), c’est-à-dire vivre en compagnie de ce questionnement incessant de l’être humain qui cherche le sens du monde et de la vie. Une réalité encore à venir, très loin des idées de royaumes plus ou moins anciens, disparus ou moribonds : une question à résoudre, qui se déplace le long de l’axe du temps, chemine avec nous, nous rend contemporains des questions de nos devanciers tout en nous invitant à apporter nos propres réponses. Un Royaume au fil du temps, si vous préférez.

Cela fait une grande différence avec la compréhension que les contemporains de Jésus avaient de l’idée de Royaume : c’était probablement un lieu où la gouvernance de Dieu devait se faire sentir, mais où celui qui régnait, Hérode, encore plus détesté que Saül, était considéré comme illégitime. Le besoin de se libérer de sa tutelle et de la présence des Romains obligeait en quelque sorte à faire du Royaume une réalité présente, une confrontation avec la géopolitique de l’époque. Aujourd’hui, l’idée de Royaume s’est sécularisée : Dieu n’est plus attendu dans l’histoire mondiale dont nous connaissons les rouages, les évolutions et les cycles. Il a quitté le domaine de la géopolitique et les soubresauts qui agitent les grands empires au fil des siècles. Il règne sur nos vies individuelles, avec notre accord, et les églises que nous formons sont les lieux de rencontre de ceux qui partagent ce questionnement incessant. Dans une église résonnent les différentes réponses que nous apportons à l’appel de Dieu, tel que nous le comprenons, et ces réponses s’exportent éventuellement au dehors, dans un monde qui n’en a pas forcément besoin pour poursuivre sa marche. Vous voyez à quel point notre situation s’est éloignée de celle du texte…

Le seul point commun entre notre situation et celle du texte, finalement, c’est que le monde environnant n’attend pas grand-chose de nous, il oscille entre l’indifférence et la perplexité face à notre message, l’hostilité pure est rare. C’est à se demander si le christianisme n’est pas enfin devenu une religion discrète (à défaut d’être secrète), après avoir voulu pendant des siècles créer un monde chrétien, sans y parvenir. Les siècles qui nous précèdent ont sans doute rêvé de constituer un royaume chrétien, sans succès. Les sociétés dites chrétiennes le sont de moins en moins et ce monde est resté ce qu’il est depuis toujours, c’est peut-être sa vocation. De son côté, le Royaume, à son tour, pourra rester ce qu’il est : un levain qui fait parfois lever la pâte, sans qu’on sache exactement pourquoi et comment.

Il reste donc une part de résistance entre le message biblique et ceux qui s’en réclament d’une part, et d’autre part le monde qui en est le destinataire : le Royaume ne restera ce principe subversif, cet appel à l’amour et la liberté, que si le monde reste un lieu où ces choses font cruellement défaut. C’est le cas, ça tombe bien ! En uniformisant tout sous la houlette du Christ – sans lui demander son avis – nous nous sommes trompés. Et tous ceux qui essaient de faire la même chose se casseront les dents sur le monde tel qu’il est. Nos sociétés sont d’ailleurs ainsi faites, depuis peu, que le concert des différentes manières de croire s’étalent sous nos yeux : des religions et des confessions différentes prennent place dans une société où 45% au moins de la population est désaffiliée, loin de toute appartenance religieuse, quelle qu’elle soit. Que devient l’idée d’un Royaume dans ce contexte ? Sa seule chance de survie consiste à jouer le rôle du levain dans la pâte, cela a toujours été et cela reste sa vocation.

Mais nous savons aussi, depuis l’époque des prophètes que les messages subversifs passent difficilement. Modifier ou perturber une manière ordinaire de fonctionner, c’est très compliqué. Jésus l’a d’ailleurs payé de sa vie, et s’il est mort, ce n’est pas parce que son message était incompréhensible, mais parce que son message parfaitement clair ne convenait pas à un monde qui obéissait à ses propres règles. Le message était clair, mais les changements suggérés par ce message coûtaient trop cher : quelques ajustements, d’accord ; tout mettre cul par-dessus tête, hors de question !

Par ces trois paraboles, Jésus nous propose de découvrir ce qu’est la nature de ce Royaume, ainsi que la place qui doit être la nôtre dans cet « art de vivre d’une certaine manière ». Nous possédons, peut-être sans le savoir, des ressources, des richesses suffisantes, qu’il nous suffit d’exploiter comme le laboureur qui découvre un trésor dans son champ. Ce n’est pas parce que le monde ne veut pas fonctionner selon les règles de ce Royaume, que les règles en question viennent d’ailleurs que de nous : nous sommes le Royaume autant que le monde, le combat entre deux manières de fonctionner commence en chacun de nous.

Parmi toutes les traductions possibles du grec, il faut sans doute retenir règne plutôt que Royaume. L’idée d’un territoire ne nous aidera pas, surtout si elle sert à placer des frontières où il n’est pas pertinent d’en mettre. Et puisque les différentes manières de croire se côtoient sur un même territoire, que serait la conséquence de ces tracés hasardeux, si ce n’est davantage de divisions ? Nous n’en avons pas besoin.

Il est préférable de garder l’idée de règne qui est l’exercice d’un certain pouvoir, ou d’une certaine influence, et cela n’implique pas forcément une forme de despotisme. En revanche, la conscience d’être détenteurs d’un appel souverain à l’amour et à la liberté doit nous conduire, je crois, à ne pas renoncer à exercer une influence sur ce monde qui n’attend rien, ou qui préfère qu’on lui fiche la paix.

Un proverbe anglais affirme : « Cottage en possession vaut mieux que royaume en réversion. » Cela veut dire : « Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ». Il en va peut-être de même avec l’idée de règne dont il est question dans notre texte d’aujourd’hui. Une certaine modestie doit nous habiter : nous ne devons pas conquérir un monde qui de toute manière nous résistera. Mais il nous reste tout de même à revendiquer une certaine ambition, à la mesure de nos moyens. Cet appel à l’amour et à la liberté, ce monde en a malgré tout besoin et c’est à nous de le faire savoir.

 

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