Prédication du 12/02/2023
Prédication par Didier Petit
Texte : Matthieu V 17-37
Matthieu 5, 17 à 37
« Si votre justice ne dépasse pas celle des scribes et des pharisiens, non, vous n’entrerez pas dans le royaume de Dieu. »
Si l’obéissance stricte à une Loi semble critiquée ici par Jésus, c’est sans doute parce que les Pharisiens, qui en sont de bons spécialistes, pensent pouvoir se mettre en règle avec Dieu uniquement par une bonne application du règlement. En pratiquant la Loi scrupuleusement, ils font à la fois preuve de bonne volonté, d’engagement et de fidélité. Rien de condamnable, au contraire. Mais ils oublient aussi l’autre aspect de leur comportement : une sorte d’arrangement où nous nous préparons une petite vie bien maîtrisée, bien cadrée, confortable, sans ennemis, sans tapage, aussi ennuyeuse qu’illusoire. Illusoire, puisque si le respect intégral d’un règlement devait nous ouvrir les portes du Royaume, il faudrait tout simplement lâcher l’affaire : nous ne respectons jamais totalement un règlement, quel qu’il soit !
Les mauvaises pensées, on peut même apprendre à ne pas les laisser troubler la tranquillité de notre conscience. On peut apprendre à ravaler ses colères, ses hontes, ses répulsions et ses désirs au point de ne plus les laisser apparaître aux autres. Qui sait où pourraient nous mener nos colères, nos hontes, nos répulsions ou notre désir : de la place publique chez le juge, de chez le juge à la prison, sans passer par la case départ, sans toucher 20 000 ! Mais éviter de franchir les portes d’une prison, est-ce le bon moyen de faire s’ouvrir celles du Royaume de Dieu ? Est-ce suffisant ?
Pourquoi nous aveugler sur nos colères, nos hontes, nos répulsions ou nos désirs, si le « Dieu qui voit tout » nous juge finalement pour ce que nous sommes au plus profond de nous-mêmes ? Comment pouvons-nous croire que Dieu nous fait payer si chèrement de droit d’avoir une petite vie tranquille qui serait la salle d’attente du royaume ? Si c’est le cas, notre haine la plus intime pourrait bien être la haine de ce Dieu sans pitié qui nous en demande toujours plus, qui exige de nous la mutilation de nos organes les plus vitaux sous prétexte qu’ils sont pour nous des occasions de chute.
Bien ! Débarrassons-nous du règlement, alors ! Faut-il abroger la Loi ? Ça n’est pas non plus ce que dit Jésus. Ce qui l’intéresse en premier lieu, ce n’est pas la Loi, mais la justice : « Si votre justice ne dépasse pas celle des scribes et des pharisiens, non, vous n’entrerez pas dans le royaume de Dieu. » Accomplir la Loi et dépasser la justice des scribes et des pharisiens, c’est la même chose. La question est seulement de comprendre quelle est la place de la Loi dans l’accomplissement de la justice de Dieu. Dans ce domaine, les scribes et les pharisiens en font déjà assez, presque trop. C’est ce « presque trop » que Jésus pousse jusqu’à l’absurde dans le sermon sur la montagne.
Les exagérations du sermon sur la montagne n’ont qu’un seul but : dénoncer l’hypocrisie souvent inconsciente des scribes et des pharisiens en montrant à quoi leurs scrupules les mènent. Par contrecoup, elles nous révèlent ce que nous sommes au plus profond de nous-mêmes : des êtres de désir pour qui le désir est une force vitale sur laquelle nous n’avons aucune maîtrise.
Si nous éteignons le désir, nous mourrons tristement, à petit feu, sans ambitions, sans projets, sans surprises, sans plaisirs. Ce sont là les dangers de la voie pharisienne. On peut toujours se consoler en disant que ça nous met en règle avec Dieu, que ça lui fait plaisir. Mais Dieu nous a donné la Loi pour que la vie ne s’épuise pas à tourner en rond sur elle-même, comme un peuple a pu le faire pendant 40 ans dans un désert.
Si nous cédons à notre désir, nous mourrons aussi, plus légèrement, en brûlant la chandelle par les deux bouts, en misant tout sur nos projets personnels, autant de divinités qui exigent que nous misions tout sur elles. En nous laissant asservir par toutes les séductions qui passent à notre portée, celles du plaisir, mais aussi celles de l’engagement ou du devoir, en leur sacrifiant tout.
Dieu ne donne pas la Loi pour que nous soyons en règle avec lui, mais pour que nous soyons en règle avec nous-mêmes et avec les autres. Il nous la donne pour que nous ne nous laissions pas asservir, bêtement, par nos propres idoles, comme un charlatan qui se mettrait à croire à ses propres tours de passe-passe. Il nous la donne pour que notre prochain puisse jouir de son bien et que notre prochain nous laisse profiter du nôtre.
Abroger la Loi qui vient me rappeler mes limites c’est aussi la mort, par surdose de vie, par trop-plein. La Loi représente deux choses importantes : d’une part, elle n’est pas faite pour nous mettre en règle avec Dieu, ni tenter d’atteindre une perfection illusoire ; d’autre part, elle a été donnée aux Hébreux après leur libération de l’esclavage pour leur permettre de préserver les acquis de cette libération. Mais ça n’est pas elle qui donne la liberté. Elle se contente de protéger les autres des excès de mon propre désir et me protège en retour des excès des autres.
Ce n’est pas dans les paroles qu’il prononce à l’occasion du sermon sur la montagne que Jésus dépasse la justice des scribes et des pharisiens, mais sur la croix. Sur la croix, Jésus accomplit la Loi et sa résurrection dépasse la justice des scribes et des pharisiens. Une bonne fois pour toutes. Il fraye pour toute l’humanité les chemins de cette libération que Dieu offre aux hommes, gratuitement. Sur la croix, Dieu ne se contente plus de nous protéger les uns des autres ni de se protéger lui-même de notre idolâtrie, il franchit les frontières étanches de ce « chacun chez soi » aussi nécessaire qu’insuffisant que dessine la Loi en se donnant pour les autres et pour nous.
C’est seulement si nous suivons Jésus sur cette voie de la croix et de la résurrection que la justice de Dieu devient notre propre justice et dépasse celle des scribes et des pharisiens. Non pas parce que nous serions plus forts qu’eux dans l’art de nous mettre en règle avec Dieu (nous faisons fréquemment la même chose), mais parce qu’en Christ, Dieu nous a libérés des cercles vicieux où notre vie et notre désir s’épuisaient dans la poursuite d’eux-mêmes.
De cela la Loi ne dit rien ; elle se contente de dire : ne touche pas au bien de ton prochain, ne porte pas la main dessus, mais aussi ne porte pas de jugement sur la manière dont il en profite, tant que ça ne porte pas atteinte au bien d’autrui. C’est la petitesse de la voie pharisienne si on en reste là. C’est sa grandeur, si on ose aller au-delà. Pour ce qui est de donner, cela relève de la liberté que Dieu nous rend : de l’intérieur de l’espace de liberté à l’égard de notre propre bien que la Loi nous offre, témoigner de ce que Dieu est « pour nous », c’est à dire « pour les autres ».
Dans ce « pour les autres », il y a bien sûr tout l’espace que nous laissons à notre action dans le cadre d’Agapé. Nous recevions hier au conseil régional de notre Eglise les représentants du service diaconie pour l’ensemble de la région parisienne. Ils ont pris beaucoup de temps pour consulter les églises locales et ont été agréablement surpris de la place que prend la diaconie dans la majorité des églises. Majorité n’est pas unanimité, mais l’attachement de nos églises au service des autres est manifeste, nos efforts sont donc à poursuivre.
Il y a une distinction importante que faisait Paul Ricoeur entre le « socius » et le « prochain ». Le « socius », ce sont les gens de ma communauté dont je dois prendre soin puisqu’ils sont mes frères et sœurs au quotidien. Ce sont nos visites, nos tables ouvertes, etc. Tout ce que nous déployons pour prendre soin de nous-mêmes par un don libre. Le « prochain » est l’ensemble de ceux qui se présentent à nous avec leurs difficultés et leurs besoins. Ils sont extérieurs à notre communauté et nous avons envers eux les mêmes devoirs qu’envers les premiers. Nous devons refuser de choisir, de hiérarchiser ces publics entre eux, ou penser que l’un des deux serait prioritaire sur l’autre. Nous devons être sur les deux fronts.
Pas de préférence ni de classement, par conséquent. Comprenons bien l’égalité de nos devoirs envers tous ceux qui nous sont confiés, d’où qu’ils viennent, c’est cela la justice de Dieu.