Prédication du 01/05/2022

Prédication par Didier Petit

Texte : Jean 21, 1-19


Quand nous lisons ces récits d’apparition du Ressuscité, nous nous demandons ce que signifie ressusciter, et comment nous pouvons nous aussi ressusciter. Peut-être que la réponse se trouve dans cet échange, ce transfert très particulier entre un tombeau vide du corps de Jésus et l’impératif de se laisser habiter par le Christ… Un vide d’une certaine nature, qui aboutit à un plein d’une toute autre nature.

Si nous disons : « Le Christ est ressuscité !», en ce deuxième dimanche après Pâques, en revendiquant cette résurrection comme un acquis, c’est parce que nous nous savons dans ce transfert, toujours en cours. Il n’est pas simple pour nous de savoir ce qu’est la résurrection dans le Nouveau Testament : mourir en tant que Jésus et ressusciter en tant que Christ est bien un processus accompli, difficile à définir certes, mais achevé. En revanche, notre propre résurrection est surtout un cheminement dont nous ne connaissons pas l’aboutissement. Le chantier a pris du retard…

Pierre et ses amis sont sans doute déjà en train d’affronter ces questions difficiles. Ils ont probablement construit leur propre manière de ressusciter à la suite du Maître en assemblant différentes rencontres, avant et après sa mort. C’est l’ensemble de ce vécu qui nourrit leur propre résurrection.

C’est peut-être une clef qu’il nous faudrait utiliser : notre manière d’envisager notre résurrection est peut-être liée à nos rencontres personnelles avec celui qui nous parle dans les Evangiles, celui qui est crucifié, celui que le tombeau n’a pas retenu, et celui qui nous rencontre encore et encore quand sa parole nous atteint. Notre résurrection trouve sa source dans toute cette histoire cumulée.

La première chose qu’on remarque au moment où le Christ choisit de réapparaître, c’est qu’il a l’initiative. Jean nous dit qu’il se manifeste de nouveau aux disciples. Lors de cette apparition, comme pour toutes les autres, une réalité renouvelée se présente à ceux que le Christ rejoint. Marc ne nous pas grand-chose, son Evangile s’achève principalement sur le tombeau vide, et le récit final de l’apparition est très incertain, il se trouve dans peu de manuscrits fiables. Matthieu se contente de dire aux disciples que le crucifié est ressuscité et qu’il les précède en Galilée ; suit un envoi en mission tout à fait expéditif. Quant à Luc, son récit de la pêche miraculeuse intervient plus tôt dans son Evangile, au moment où il recrute ses disciples : c’est une toute première apparition !

Seul Jean donne cette place et cette importance à cet épisode. Mais si au cours de ces apparitions, le Christ se rend avant tout visible, nous sommes réduits à une rencontre intérieure et personnelle qui ne laisse pas de trace chez les autres et qui s’appuie sur le témoignage biblique et l’écho révélateur qu’il provoque en nous. « Heureux ceux qui croient sans avoir vu ».

Le processus dont je parlais plus haut n’est peut-être que cela : l’histoire des apparitions réitérées du Christ dans notre quotidien est le long cheminement où nous apprenons à ressusciter. C’est dans ces rencontres renouvelées que nous sommes ramenés à la source dont nous sommes séparés, tout en nous débattant dans notre vie matérielle. Nous aussi, au fond, connaissons à la fois la nuit des pêches infructueuses et les matins d’apparition. On pourrait dire que notre vie est faite de cette alternance de clairs-obscurs, toujours en quête de plus de lumière.

Décrit de cette manière, le petit système dont je parle paraît simple : une longue habitude de bonnes pratiques devrait nous aider à éjecter, centrifuger le superflu qui nous plombe ; après un temps plus ou moins long, après essorage, il ne reste plus qu’à récupérer le résidu sec, le poids net égoutté, comme dans les boîtes de petits pois ! Or, nous savons bien que ce n’est pas aussi simple dans la vraie vie : le rythme de nos journées reprend le dessus, notre enthousiasme diminue, tout s’affadit, tout redevient lourd et infructueux, comme la première pêche nocturne. C’est finalement le mécanisme inverse qui reprend l’avantage.

C’est avec ce constat d’un va-et-vient épuisant que nous rejoignons Pierre et les autres disciples. La plage n’est pas pour eux ce lieu idyllique où nous allons nous détendre, elle est le lieu où échoue leur découragement, où ils contemplent le maigre résultat de leurs efforts. Ils ont sûrement en tête des souvenirs de la présence du Maître à leurs côtés, des souvenirs qui réchauffent un peu. Mais on ne transforme pas le quotidien avec des souvenirs.

Ce qui va changer cet échec, dans un premier temps, c’est la force des expériences déjà faites avec le Ressuscité. Pierre, en particulier, a été le premier à constater que le tombeau était vide ; tous les disciples l’ont vu une seconde fois en entendant distinctement : « La paix soit avec vous ! » avant de recevoir l’Esprit Saint. C’est ici la troisième apparition pour Pierre. La présence du ressuscité, deux fois de suite, a dû illuminer quelque chose en lui, mais son quotidien n’a pas encore été transformé. La preuve, il est retourné à ses filets, comme si rien n’avait vraiment changé ! Mais c’est au beau milieu de ce quotidien que la résurrection va s’installer.

Tout se passe, en effet, comme si Pierre avait réussi à faire le bilan de sa vie avec le Christ à ce moment-là, en plein échec ; comme si la noirceur d’une nuit pour rien avait fait ressortir par contraste le lumineux qui les attendait tous sur cette plage. Pierre, atteint comme nous tous par l’esprit de l’escalier, n’avait pas compris toute la portée de ce qu’il avait vécu. Il faisait, comme cela nous arrive fréquemment, avec ses souvenirs ; mais il n’avait pas encore commencé à vivre sa résurrection. C’est sur cette plage que Pierre comprend que la résurrection devient effective quand nous cessons d’être hantés par des souvenirs (même pieux) pour être enfin habités par une parole vivante. C’est un peu comme les pèlerins d’Emmaüs qui passent du ressassement à la quête d’un avenir ouvert. Pierre laisse, à ce moment précis, la résurrection s’installer en lui. Comme on installe un logiciel.

C’est pour que nous puissions nous aussi faire le point sur nos expériences passées (nos souvenirs) que cette aventure de Pierre nous est racontée. L’apparition sur le rivage ouvre un nouveau chapitre, l’histoire continue, il n’est plus condamné à la relecture d’un livre inachevé. C’est grâce à l’aide du disciple que Jésus aimait que la lumière se fait une bonne fois dans l’esprit de Pierre : « C’est le Seigneur ! »

La réaction de Pierre, c’est ce plongeon dans la mer, nouveau baptême qui suit immédiatement cette confession de foi rappelée par Jean : « C’est le Seigneur ! » Les autres disciples rejoignent le rivage, Pierre reste dans l’eau et ne rejoindra les autres que plus tard. Les autres disciples forment déjà une communauté, Pierre ne l’intègre qu’à sa sortie de l’eau, au moment où il entreprend de décharger seul le filet. Puis, ce sera la réunion de tous au cœur de ce repas si particulier que le Ressuscité préside, et qui est – nous le savons bien – une réplique de celui que nous partagerons tout à l’heure.

Trois fois de suite, Jésus invitera Pierre à prendre soin de son troupeau, lui qui a trahi trois fois de suite ! Mais même ce souvenir encombrant a disparu. Il ne reste plus que la vie nouvelle avec le Ressuscité, tout ce qui plombait la mémoire douloureuse de Pierre a disparu.

La résurrection prend tout son sens quand nous continuons l’œuvre que le Christ a initiée avant nous. C’est sur nous que repose maintenant la responsabilité de ressusciter à notre tour. C’est l’heure du repas présidé par le Ressuscité. En sortant de table, nous irons de nouveau jeter notre filet.

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