Prédication du 25/07/21

Prédication par Didier Petit

Texte : 2 Corinthiens XII 1-10

2 Corinthiens 12, 1-10

Voici un texte assez difficile à aborder, difficile parce qu’il ne nous parle pas immédiatement. Pas de parabole facile à comprendre comme dans les Évangiles, pas d’histoire simple avec des personnages qui se comportent à peu près comme nous nous comporterions à leur place.

Nous avons ici une sorte de récit mêlé de spéculation et fondé sur l’un des nombreux souvenirs de l’apôtre Paul. Mais ce souvenir-là sort vraiment de l’ordinaire et nous ne pouvons pas (ou très difficilement) lui trouver un équivalent dans notre propre expérience. Après tout, où se trouve le 3e ciel ? Vous le savez, vous ?

Nous avons un peu de mal à savoir où veut en venir l’apôtre Paul avec ce discours paradoxal sur la glorification de soi et la vanité de la vantardise, la force qui se trouve précisément dans la faiblesse… Tout cela, avouons-le, est un peu obscur à première vue.

Commençons tout d’abord par cette question du 3e ciel. Vous l’avez peut-être remarqué tout à l’heure : Paul utilise l’expression « 3e ciel » au début de son récit et s’empresse de l’abandonner quelques instants plus tard pour lui préférer le mot « paradis ». Dans l’ancienne représentation juive du monde, le ciel comprend plusieurs étages – le nombre est d’ailleurs assez variable – et le paradis est souvent au 3e ciel.

Sommes-nous un peu plus avancés ? Pas forcément. Et Paul n’a pas l’air mieux renseigné que nous. « Est-ce dans son corps ou hors de son corps, je ne sais pas. Dieu le sait… »  Pourtant, que ce soit dans l’enseignement de Paul ou dans celui de Jésus, le paradis exprime soit un lieu soit une qualité d’être ou de vie où s’expérimente la présence de Dieu.

Pour Jésus, la présence palpable et directe de Dieu est presque immédiate, mais dans le judaïsme et pour Paul, ça n’a pas l’air simple de pouvoir contempler Dieu face à face. Le paradis du 3e ciel semble à la fois promis et insaisissable. Peut-être qu’il faut se contenter de cette ambiguïté qui nous dit d’une manière double ce qu’est la relation que nous entretenons avec Dieu.

En effet, nous avons tous un 3e ciel, un paradis. Mais il est tout à fait évident que nous n’y passons pas le plus clair de notre temps. Paul parle ici de deux « lieux » différents : d’une part le 3e ciel uniquement visible par le principal intéressé, autrement dit notre propre vérité intérieure dont nous n’avons qu’une vision furtive ; et d’autre part une autre vérité, extérieure cette fois-ci, située dans ce que les autres perçoivent de nous à travers nos paroles et nos actes.

Paul dit au fond ceci : « Mon paradis, je peux à la rigueur m’en rendre compte un court instant, mais je ne peux pas en rendre compte (à d’autres) ». C’est une réalité insaisissable que je ne peux pas prétendre posséder et qui est difficilement partageable avec d’autres. Pas étonnant donc qu’il attire notre attention sur le regard des autres : nous en avons tout simplement besoin pour être complets et parfaitement identifiés, y compris à nos propres yeux. Notre vérité, ce que nous sommes et ce qui exprime la présence de Dieu, il faut aller le chercher au-dehors et au-dedans. Et nous ne devons surtout pas choisir entre les deux.

Voilà pourquoi Paul nous recommande de ne pas nous « vanter » au tout début de notre passage. Il n’est pas en train de nous conseiller une modestie ordinaire. Il affirme plus fortement que nous ne devons pas nous glorifier personnellement, c’est-à-dire que nous ne devons pas nous noyer dans la contemplation de notre petit « paradis » intérieur, même s’il est fondamental, même si nous devons rester souverains sur ce domaine.

Souverain ou pas, ce n’est pas suffisant. Et il admet lui-même qu’il est difficile de résister à cette tentation du repli sur son « petit jardin » personnel : « Je pourrais m’enorgueillir, je ne serais pas insensé pour cela ». Autrement dit : « Je pourrais très bien choisir de m’y plonger et souhaiter y passer le plus clair de mon temps, ce serait tout à fait légitime ! ». Mais, légitime ou pas, je ne serais plus moi-même sans ce que les autres perçoivent de mes paroles et de mes actes.

Le remède à cette tentation de garder le nez coincé dans le nombril, Paul l’attribue à un personnage auquel nous avons peu l’habitude de dire merci ! Et pourtant, de tous les personnages de ce texte, il se pourrait que Satan soit celui qui nous aide le plus. Lui ou l’un de ses « anges ». Ou si vous préférez, l’un de ses moyens d’expression, l’une ou l’autre de ses courroies de transmission. La fameuse « écharde » n’est pas identifiée clairement. Certains voient une maladie des yeux ou un aveuglement au sens figuré ; d’autres envisagent plutôt une maladie chronique, quelle qu’elle soit, suffisante pour vous ramener constamment à ce que vous êtes.

Peu importe, d’ailleurs. Ce qui compte, c’est qu’un clivage soit la condition même de notre équilibre ! Le projet d’équilibre proposé par Paul à l’aide d’un allié plutôt inattendu, c’est la conciliation entre notre propre vie intérieure (paradis personnel, lieu où siège nos convictions personnelles, lieu où notre Dieu nous parle) et notre vie extérieure (lieu où nous sommes soucieux du regard des autres sur ce que nous faisons et disons). S’il doit y avoir équilibre, encore une fois, c’est parce que Paul nous déconseille de choisir entre les deux. Tout se passe comme s’il nous disait : « Vous ne parviendrez pas à être entièrement vous-mêmes si vous décidez de ne pas assumer les deux à la fois, il vous manquera toujours quelque chose ! »

Voilà pourquoi il nous entraîne dans ce raisonnement apparemment étrange : être faible pour être fort, accepter une « écharde » qui divise pour mieux vivre sa propre unité. Ce n’est pas la première fois qu’il manie le paradoxe ! Mais, en y regardant de plus près, c’est extrêmement réaliste sur ce que nous sommes. La force au sens où nous l’entendons la plupart du temps n’est qu’une position de retrait oublieuse des autres, dans le meilleur des cas ; et dans le pire des cas,  ce qu’on appelle « le superbe isolement du pouvoir ». Dans les deux cas, il reste surtout notre incroyable prétention à vouloir tout connaître « face à face », exhaustivement et dans le moindre détail. Or, nous le savons bien, cela n’arrive jamais !

Quant à la fameuse écharde, elle tient plus ici de l’aide-mémoire ou du pense-bête que d’une vraie blessure qui nous handicaperait toute notre vie. Elle nous rappelle constamment que nous ne pouvons pas être nous-mêmes en ne comptant que sur nous-mêmes. La faiblesse dont parle Paul est une faiblesse apparente : elle est en réalité notre véritable force, lorsque nous acceptons les forces venues des autres et non seulement les nôtres. Elle nous donne alors le vrai sentiment d’être en harmonie avec nous-mêmes et avec les autres, bref d’être au 3e ciel. Question de modestie face à ce que nous ne maîtrisons qu’en partie.

L’écrivain Andreï Makine écrivait : « Notre erreur fatale est de chercher des paradis pérennes […] Cette obsession de la durée nous fait manquer tant de paradis fugaces, les seuls que nous puissions approcher au cours de notre trajet de mortels. » (Le livre des brèves amours éternelles).

 Notre 3e ciel est bien l’un de ces paradis à saisir dans l’instant, le moment où notre monde intérieur opère sa jonction avec les autres, le moment où nous nous engageons dans quelque chose de plus grand que nous.

Didier Petit

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