Prédication du 18/03/2018

Prédication par Renée Piettre

Textes : Jérémie XXXI 31-34, Hébreux V 7-9, Jean XII 20-33

Texte de la prédication sur Jean 12, 20-33

Il y a dans les Écritures ce grand mystère : on croit toujours les connaître déjà, avoir mille fois entendu tel ou tel passage, le savoir même par cœur, il nous paraît, à la relecture, entièrement nouveau, étrange, mystérieux.

Ainsi, ce qui d’abord nous saute aux yeux, c’est une phrase, juste une phrase enchâssée dans notre texte de Jean 12. Le passage suit immédiatement le récit, selon Jean, de l’entrée triomphale de Jésus dans Jérusalem, sur le dos d’un ânon. La phrase dont je veux parler, vous la connaissez : « En vérité en vérité je vous le dis, si le grain de blé ne meurt, une fois tombé en terre, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit ». Nous la savons par cœur, cette phrase, quelles que soient les variantes de la traduction. Une graine qui ne se décompose pas dans la terre pour reproduire à elle seule la plante entière dont elle provient, chargée cette fois de graines multiples, cette graine-là restera unique, seule et stérile.

Qu’elle se décompose au contraire en germant et qu’à partir d’elle une plante nouvelle se déploie dans la lumière, c’est l’image la plus simple et la plus claire de la résurrection que nous attendons, comme nous le rappelle Paul dans la première lettre aux Corinthiens (15.35) :

« Mais, dira-t-on, comment les morts ressuscitent-ils ? Avec quel corps reviennent-ils ? Insensé! Toi, ce que tu sèmes ne prend vie qu’à condition de mourir. Et ce que tu sèmes n’est pas la plante qui doit naître, mais un grain nu, de blé ou d’autre chose. Puis Dieu lui donne corps comme il le veut et à chaque semence de façon particulière. »

Ce principe de résurrection conditionnée par une mort préalable parcourt aussi les trois évangiles synoptiques, mais énoncé, avec des variantes subtiles, comme une loi générale à l’intention de n’importe lequel d’entre nous, sous la forme d’un paradoxe cette fois dépouillé de l’image agricole et botanique, si parlante dans notre texte de Jean :

Matthieu 10,39 : Celui qui trouvera sa vie (psuchê) la perdra, et celui qui perdra sa vie (psuchê) à cause de moi la retrouvera.

Marc 8,35 : Car celui qui voudra sauver sa vie (psuchê) la perdra, mais celui qui perdra sa vie (psuchê) à cause de moi et de la bonne nouvelle la sauvera.

Luc 9,24 : Car celui qui voudra sauver sa vie (psuchê) la perdra, mais celui qui la (psuchê) perdra à cause de moi la sauvera.

Luc 17,33 : Celui qui cherchera à faire de sa vie (psuchê) un acquis (peripoiêsasthai) la perdra, et celui qui la perdra la fera naître (zôogonêsei).

Dans notre texte, ce paradoxe trouve une expression plus radicale encore, immédiatement à la suite de l’image du grain qui meurt et ressuscite plante entière, chargée de fruit. Le rapport avec la résurrection à une vie éternelle y est explicité en même  temps[1]. Le texte s’exprime littéralement  ainsi :

« Celui qui aime sa propre vie (ou sa propre âme, psuchê, le souffle qui nous anime) la perd, et celui qui hait sa propre vie (psuchê) en ce monde la gardera pour une vie (ici zôê) éternelle. »

Une nette opposition est présente ici entre l’amour et la haine de la vie, de la propre vie de chacun. Nous serions donc bien appelés à renoncer à tout ce qui nous attache à notre vie sur terre ? Et cela va très loin si, cherchant d’autres mentions de la haine dans les évangiles on déniche ce dernier parallèle, dans Luc 14,26 :

Luc 14,26 : « Si quelqu’un vient à moi, et s’il ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, et ses sœurs, et même sa propre vie (psuchê), il ne peut être mon disciple ».

Alors là, cette idée qui dans un premier temps, quand il ne s’agissait que de la parabole du grain qui meurt, nous paraissait une belle image si facile à comprendre et à retenir, voilà qu’elle risque au contraire de nous choquer, voire de nous révulser : passe encore qu’on nous appelle à donner notre propre vie, ou à ne pas nous attacher plus que de raison à notre existence que nous savons mortelle et que, de fait, on nous appelle parfois à sacrifier à de grandes causes, la patrie, le salut collectif, le progrès de la science – mais haïr sa famille, quel sacrilège, quel attentat aux liens les plus naturels et les plus sacrés en même temps dans  notre vie sociale !

Tout au plus trouverons-nous une sorte de palier, de demi-mesure, qui nous permettra de commencer à apprivoiser cette idée a priori révoltante, si nous songeons à cette autre parole, sur une situation de perte en quelque sorte intermédiaire : « L’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme, et ils ne feront qu’une seule chair ». Le mariage lui aussi est présenté comme un renoncement, une perte consentie (généralement avec enthousiasme !) à sa première famille, pour une mutation de la chair, pour une vie nouvelle – « et ils feront une seule chair ».

Mais laissons un moment ce mystère et revenons à notre texte. Nous nous sentons souvent directement appelés à ce à quoi Jésus exhorte ses disciples ou ses auditeurs, surtout quand un verset nous est aussi familier que ce « Si le grain ne meurt… », mais il est toujours bon de vérifier à qui, dans la narration de l’évangile, Jésus est montré en train de s’adresser.

À qui, donc, Jésus adresse-t-il ces fortes paroles?

Surprise : en réalité, nous avons affaire à une narration extraordinairement compliquée. Jésus, je le rappelle, est au faîte de la gloire, il vient d’entrer à Jérusalem sous les acclamations de la foule. Du coup, raconte Jean, voilà que même des « Grecs » – entendons sans doute des « Craignant-Dieu », c’est-à-dire des païens proches des Juifs mais non convertis encore – cherchent à l’approcher, c’est le signe que sa notoriété, et donc son message, dépassent maintenant les cercles  galiléens et juifs. Sans doute ces Grecs ne connaissent-ils pas l’araméen, puisque pour approcher Jésus ils passent par l’intermédiaire de Philippe, et Philippe lui-même en appelle à André. Philippe et André sont tous deux issus de Bethsaïda au bord du lac de Tibériade, du côté de la Décapole où l’on parlait le grec, et tous deux portent un nom grec. Le texte ne précise pas si Jésus alors répond à ces Grecs directement ou s’il s’adresse en araméen à leurs deux interprètes, ses disciples Philippe et André. Je pencherais pour cette seconde solution : Jésus adresse à Philippe et à André un message qu’ils auront à traduire à ces Grecs qui veulent lui parler, et le message qu’il leur transmet, cohérent avec l’appel à renoncer à la vie de ce monde pour gagner la vie éternelle, c’est en fait une invitation à suivre Jésus séance tenante.

Un tel message ressemble beaucoup à celui qu’André et Philippe ont reçu eux-mêmes lors de leur propre rencontre avec Jésus, du temps où Jésus fréquentait Jean-Baptiste et ses disciples sur les bords du Jourdain, et se voyait adoubé par le Précurseur. Dans le quatrième Évangile c’est en effet justement là, au tout début de sa carrière et parmi les disciples de Jean-Baptiste, que Jésus avait recruté au bord du Jourdain ses premiers compagnons, André et son frère Simon-Pierre, et Philippe. Eux, ils avaient tout laissé pour le suivre. Notez que, tout à son récit inaugural de l’appel des premiers disciples, Jean l’Évangéliste fait l’impasse sur le baptême de Jésus et n’évoque donc pas la colombe et la voix à ce moment-là descendues du ciel. En revanche, Jésus, dès ce moment-là, fait à ses quatre premiers disciples l’annonce suivante (1.51) :

« En vérité en vérité, je vous le dis, vous verrez le ciel ouvert et les anges monter et descendre au-dessus du Fils de l’Homme ».

Or, par une forme d’inversion entre la fin et le commencement de la carrière de Jésus (dont ce n’est pas le seul exemple dans l’Évangile de Jean par rapport aux trois autres Évangiles), le moment où un tel prodige se produit effectivement dans le récit johannique, ce n’est pas le baptême de Jésus, mais c’est précisément le passage où nous sommes, à l’issue de cette rencontre, de Jésus avec les Grecs Craignant-Dieu introduits par Philippe et André. L’épisode se situe déjà tout près de la fin de la carrière de Jésus, et le prodige devient dans ce contexte une véritable apocalypse par anticipation. Je lis : « Alors, une voix vint du ciel : « Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore ». » La foule croit entendre le tonnerre, quelques-uns prétendent qu’un ange a parlé à Jésus, mais Jésus reprend : « non non, c’est pour vous que Dieu a parlé, c’est maintenant le jugement de ce monde, maintenant le prince de ce monde va être jeté dehors ».

Que veut dire cela ? La boucle est bouclée, le grain est mort, il a produit la moisson, les moissonneurs sont venus et ils trient le grain pour le séparer de la balle et brûler la paille inutile. Le prince de ce monde jeté dehors, c’est Satan, c’est le mal. Reste Jésus et tous ceux qui l’auront suivi et qu’il emportera dans son ascension auprès du Père : « Pour moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes ».

Donc, Jésus pour une fois n’annonce pas sa mort, mais ce qui viendra après : la Résurrection, l’Ascension, le salut de ceux qui l’auront suivi et servi : « Si quelqu’un veut me servir, qu’il se mette à ma suite, et là où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, le Père l’honorera. »

Ainsi, renoncer à sa vie pour gagner la vie éternelle, c’est suivre Jésus. Il y a en lui une telle force, un si puissant attrait, que tout quitter pour son service, ce sont des vocations enthousiastes qui bel et bien se sont manifestées et multipliées au cours des siècles. Nous ne nous sentons peut-être pas prêts à les imiter, nous doutons éventuellement même de la pertinence, au moins pour nous, d’un tel engagement, mais après l’appel à échanger la vie contre la mort, et après, ensuite, ce coup de tonnerre d’apocalypse, nous retombons du moins en terrain connu. Nous comprenons, par comparaison avec d’autres vocations, peut-être François d’Assise, Mère Teresa, ou tant de pasteurs et de missionnaires, comment nous pourrions être appelés nous-mêmes.

Mais retournons encore à notre texte. Quelque chose de plus puissant encore nous y saisit et nous engage, nous oblige en réalité à trouver notre route pour suivre Jésus de toute urgence. On remarque d’abord une insistance sur le « maintenant » : « Elle est venue, l’heure où le Fils de l’Homme doit être glorifié », « maintenant mon âme est troublée », « c’est précisément pour cette heure que je suis venu », « c’est maintenant le jugement de ce monde ». Il n’y a plus de temps à perdre, l’heure a sonné.

Or ici Jésus ne parle plus des autres, ce n’est plus seulement autrui qu’il invite à consentir à mourir ou à tout quitter pour gagner la « vraie vie », il parle de lui-même, lui-même devant sa propre mort imminente, au point qu’un instant les mots même lui manquent pour exprimer le doute, la crainte, le trouble qui l’assaillent devant cette perspective terrible.

« Maintenant mon âme (psuchê) est troublée, et que dirai-je ? Père, sauve-moi de cette heure ? [2] Mais c’est précisément pour cette heure que je suis venu. Père, glorifie ton nom ».

Tout le cheminement si humain des sentiments d’angoisse de Jésus au mont des Oliviers, dans le jardin de Gethsémani, tel que nous le lisons dans les Évangiles synoptiques, nous le trouvons condensé, chez Jean, dans cet unique verset. Dans son trouble, Jésus, au tréfonds de son humanité, éprouve la tentation fugace d’écarter la coupe de souffrance qui l’attend, mais cette tentation, il l’écarte immédiatement. Dernière victoire sur le Tentateur qui lui vaut tout aussitôt la reconnaissance du Père sous la forme de cette voix venue d’en haut pour le glorifier. Le parallèle avec l’épisode du mont des Oliviers est particulièrement net si l’on suit la narration de Luc (22.41-44) : « S’étant mis à genoux, il priait, disant : « Père, si tu veux écarter de moi cette coupe… Pourtant, que ce ne soit pas ma volonté mais la tienne qui se réalise ! » Alors lui apparut du ciel un ange qui le fortifiait. Pris d’angoisse, il priait plus instamment, et sa sueur devint comme des caillots de sang qui tombaient à terre. » C’est ce trouble de Jésus, c’est son humanité, cette descente aux enfers anticipée qui doit nous toucher nous aussi et qui nous engage plus fortement encore que ses plus fortes paroles. Or, c’est justement, nous l’avons vu, par un tel détour que le grain meurt pour produire la moisson, que la mort devient un agent de résurrection. À quel autre moment en effet le Christ connaît-il un pareil trouble ? C’est au chapitre 11 de notre évangile, dans le récit de la résurrection de Lazare. Quand Jésus voit se lamenter Marthe, Marie et les amis de Lazare, il « frémit intérieurement et il se troubla ». Le même verbe est employé pour exprimer ce trouble, tarassô. Comme si Jésus puisait dans ce trouble si humain, son « pouvoir », nullement surhumain, de ressusciter Lazare.

Je pense à ce film magnifique de Wim Wenders, qui s’appelle Le sel de la terre. La caméra suit la carrière et les archives d’un photographe qui a su regarder en face et photographier les pires misères du dernier quart du vingtième siècle, génocides compris. Le film s’achève sur la résurrection d’une forêt d’Argentine, grâce aux efforts de reboisement de l’épouse du photographe, mère d’un enfant handicapé. Même le jaguar s’est réinstallé dans cette forêt tout juste sortie de terre.

Au milieu de tous les doutes et des craintes qui nous envahissent, devant les misères nombreuses qui nous assaillent, celles d’autrui, les nôtres aussi, sachons dire à notre tour, non comme un aveu de résignation, mais comme l’affirmation d’une promesse : « Père, que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne qui se réalise ! »

Amen.

________________________
[1] La traduction de la TOB affaiblit le sens, en ne conservant pas l’idée de haine : « Celui qui aime sa vie la perd, et celui qui cesse de s’y attacher en ce monde la gardera pour la vie éternelle. »

[2] Faut-il ce point d’interrogation? À mon sens, il affaiblit le texte, comme si Jésus avait
d’emblée écarté le doute, au lieu d’en ressentir bien réellement la tentation mortelle.

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