Prédication du 03/09/2017

Prédication par Dominique Hernandez

Texte : Matthieu XVI 21-23

Il faut que Jésus aille à Jérusalem, souffre beaucoup, soit tué et soit réveillé le troisième jour.

Il y en a des « il faut » dans nos vies ! Depuis tous petits ! Personne ne leur échappe. Ils portent des commandements, des ordres, des impératifs, des contraintes, des obligations, des nécessités, des devoirs… Deux petits mots qui pèsent lourd et qui sont souvent inconfortables.

En même temps, « il faut » sert aussi à organiser, à mettre en ordre ce qui sans lui pourrait devenir n’importe quoi, chaos. On comprend bien pourquoi par exemple il faut s’arrêter au feu rouge…

Mais parfois on se sent écrasé, cerné de « il faut ». Il y a de la méfiance, du rejet. Certains y sont même allergiques. Et la liberté alors ?

Ce verbe de la catégorie des verbes impersonnels, sans véritable sujet, ce verbe est-il anti-personnel ?

 

Une part des « il faut » vient de l’extérieur, même quand ils sont intériorisés. Par exemple, dans la parabole du Samaritain, quand le prêtre et le Lévite font un détour, il faut qu’ils fassent un détour. Dans leur organisation du monde, qu’ils n’ont pas décidée, il faut qu’ils évitent le demi-mort qui pourrait l’être tout à fait.

Mais le Samaritain lui aussi, il faut aussi qu’il s’arrête ! Et ce « il faut » lui vient de l’intérieur, de sa pitié, de ses entrailles qui s‘agitent en voyant le blessé même s’il ne le connaît pas, même si c’est un juif du peuple hostile aux samaritains. Il le faut parce que le blessé en a besoin. Comme ceux qui vont au secours des migrants, en mer ou sur terre, il faut qu’ils le fassent, c’est une question de cohérence avec leur conviction.

« Il faut » peut aussi exprimer la liberté.

 

Il faut que Jésus aille à Jérusalem, souffre beaucoup, soit tué et soit réveillé le troisième jour. D’où vient-il, ce « il faut », pour que Jésus s’engage sur le chemin de Jérusalem vers la souffrance et la mort, lui qui est le Christ, le fils du Dieu vivant (c’est ainsi que Simon Pierre vient de le confesser) ?

Il y a trois manières de comprendre

– La première est de considérer que ce « il faut » est commandé par Dieu. La mort du Christ a pour but le salut de l’humanité. Elle en est le moyen que Dieu a prévu, et ceci nous échappe complètement. En même temps, face à cette toute-puissance, la liberté de l’humain ne compte pas. Sa soumission est seule requise et cela a conduit à bien des abus de la part de la religion.

– La deuxième manière c’est que ce « il faut » signale l’aboutissement inévitable de la violence qui s’élève contre Jésus. Ses ennemis sont nombreux et puissants et le mettront à mort. Jésus ne peut y échapper. Il y a bien d’autres exemples de prophètes assassinés, de poètes éliminés. La mort de Jésus ne revêt alors pas d’autre caractère que celui de la persécution contre ceux qui dérangent l’ordre établi en en dévoilant la véritable nature.

– La troisième manière, c’est de comprendre que Jésus décide lui-même de subir la violence des hommes, jusqu’à la mort, parce qu’il choisit d’aller au bout de sa mission, quel qu’en soit le prix. Ce « il faut », c’est alors celui de sa fidélité, de sa liberté face à la menace et à la violence. Et c’est sur la croix qu’il révèle à la fois le visage d’un Dieu qui n’est ni absent ni vengeur.

 

Il faut que Jésus aille à Jérusalem : c’est dans le lieu par excellence de la religion qu’il va souffrir et être tué, à cause l’extrême violence humaine générée par la religion qui ne supporte pas que soit mise en question et contestée sa représentation de Dieu.

Mais comment reconnaître dans le crucifié le Christ, le fils du Dieu vivant ? Reconnaître, ce n’est pas avoir appris, c’est

avoir fait l’expérience éprouvante, déstabilisante d’une impasse, d’une crise (de foi, existentielle) devant la souffrance, le dénuement, le malheur, la faiblesse,

ceux de Jésus

ou ceux que les circonstances de la vie imposent à chacun

ou ceux dans lesquels se débattent d’autres humains,

et avoir aperçu un autre horizon, celui du troisième jour, inattendu, surprenant, donné, celui que Pâques rend possible.

 

Ce n’est pas encore le cas de Pierre. Pour lui, la notion de Christ implique la gloire, la puissance, la domination, la grandeur. Le Christ est pour lui une figure de confiance et d’espérance dans ces catégories-là seulement. Pierre n’a pas inventé cette figure, il l’a reçue de sa tradition, de son éducation, de son catéchisme.

Pour Pierre, il ne faut pas ! Dieu t’en préserve, dit Pierre à Jésus, de souffrir, de mourir, du mal et de la mort.

Or cette figure d’un Christ triomphant, vainqueur, royal, impérial, c’est une figure humaine, une figure mondaine et pour tout dire, c’est une idole. L’espérance de Pierre va souffrir, elle va être crucifiée en même temps que Jésus. Ce n’est qu’après Pâques que Pierre comprendra vraiment.

De quoi est faite notre espérance en Christ, en Dieu ? Qu’attendons-nous de lui ? Vers quoi avançons-nous ? Les disciples d’aujourd’hui peuvent-ils entendre, comprendre, accepter que leur espérance puisse souffrir, parce que le Christ est toujours plongé dans le mal, dans la souffrance, dans la violence ? S’il en vainqueur, de manière ultime, il reste l’agneau, le livre de l’Apocalypse n’a pas choisi le symbole le plus prestigieux, le plus impressionnant pour désigner le Christ.

 

Dieu t’en préserve dit Pierre dans un élan semblable à celui du Satan qui a cherché au début du ministère de Jésus à détourner Jésus de sa mission et de Dieu avec des tentations de gloire et de puissance.

Va-t-en derrière moi, répond Jésus, suis-moi, tout le long du chemin, vers Jérusalem, vers la Passion, Gethsémanée, le Golgotha, vers la croix.

Ce chemin remet en question les représentations que le disciple se fait du Christ, de Dieu, et de lui-même.

 

Le conflit entre Jésus et Pierre, l’écart entre les paroles de Jésus et celle de Pierre c’est celui entre les pensées de Dieu et les pensées humaines. Le « il faut » en rend compte radicalement. Ces deux syllabes en font résonner le choc et sous ce choc, quand se fissurent et se brisent les représentations mondaines, les habitudes de ce monde dit l’apôtre Paul, apparaît l’aube du troisième jour.

Quand les pensées et les paroles humaines rendent compte de la séduction des images de puissance et de gloire, Jésus-Christ révèle que Dieu choisit la faiblesse, l’humilité, l’amour, le pardon, le service, la dernière place et même la place maudite sur la croix.

Quand les pensées et les paroles humaines expriment des rêves de refuge contre la réalité et de préservation du malheur et de la souffrance une fois pour toute, Jésus-Christ révèle qu’assumer son humanité, c’est la donner en partage, la faire grandir en soi et aider à grandir celle d’autrui en renonçant à calculer et à chercher son intérêt.

C’est le chemin derrière le Christ : avancer et grandir en passant par le bonheur et le malheur, par ce qu’on reçoit et ce qu’on choisit, par la souffrance et le renouvellement, par l’intelligence et la confiance. Que Dieu nous donne d’y marcher.

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