Prédication du 09/07/2017

Prédication par Dominique Hernandez

Texte : Matthieu 11,25-30

Il n’y a pas tellement de prières de Jésus dans les évangiles. Il y a des enseignements (dont fait partie la prière du Notre Père), il y a des discussions, des appels, des paroles de libérations, mais peu de paroles de prières. Les évangiles restent discrets. Dans ce texte de l’évangile de Matthieu, il y a seulement deux phrases, car ce qui suit est adressé aux disciples : tout m’a été remis par mon Père…

Et en même temps, tout est joint : la prière et l’adresse aux disciples ; il n’y a pas d’interruption, pas de transition. Comme si la prière ouvrait naturellement à l’enseignement et à la révélation. Il y a là une continuité, une fluidité entre paroles de prière et d’enseignement qui pourrait nous faire réfléchir sur ce qu’est la prière dans nos vies : parler à Dieu, parler aux hommes et aux femmes, ça se tient, c’est sans rupture, c’est le même élan, le même souffle.

La prière de Jésus est une louange. Ce n’est pourtant pas ce à quoi on s’attendrait forcément en ce temps-là. Car c’est un temps d’échec pour Jésus. Ce qui précède sa prière, c’est une lamentation sur les villes qui tout en bénéficiant de l’annonce de l’Evangile et des miracles de Jésus ne se convertissent pas mais restent sur leur quant à soi, leurs positions, leurs certitudes. Alors on attendrait une plainte, un appel à l’aide, une intercession peut-être… et c’est une louange qui vient dans la bouche de Jésus face à l’incompréhension et à l’adversité.

La louange, ce n’est pas seulement pour les jours où tout va bien, ni seulement pour les bonnes choses, les bonnes heures, les bonnes gens. La louange, c’est aussi pour le temps de l’épreuve. La louange de Jésus témoigne qu’il ne se focalise pas sur l’échec de sa mission à Chorazin ou à Bethsaïda. Il élargit le cadre de ce qui s’est passé dans ces villes en restant en lien avec celui qui l’a envoyé dans cette mission, le Père Seigneur du ciel et de la terre. Même si la révélation n’est pas accueillie, même si l’Évangile est rejeté, ce sont des dons de Dieu, des dons pour la vie et le bonheur des humains dont Dieu ne se détourne pas. C’est pourquoi la louange est possible même en ce temps-là.

Cette manière de Jésus de ne pas se laisser envahir par la déception, ni aigrir par l’échec, ni décourager par le rejet, nous pouvons nous en inspirer lorsque nos propres témoignages ne sont pas bien reçus. Cela ne nous est pas compté à charge et cela ne nous met pas en danger. Si notre travail est nécessaire, ce que nous annonçons ne nous appartient pas, ce n’est pas notre œuvre ni notre bien. Et notre raison d’être ne se tient pas dans le résultat de notre travail, mais elle est enracinée dans celui qui nous envoie.

Père, Seigneur du ciel et de la terre : ciel devant lequel nous sommes chacun poussière, terre sur laquelle nous sommes si petits, et pourtant, nous y avons chacun place et ce Père nous reconnaît chacun comme son enfant, inconditionnellement. Loué sois-tu, Père, Seigneur du ciel et de la terre !

Le motif de la louange de Jésus en ce temps-là, c’est que Dieu a caché cela aux sages et aux intelligents et l’a révélé aux tout-petits.

L’opposition entre les sages/intelligents et les tout-petits nous interroge. Qui sont-ils ? Qu’est-ce que la sagesse et l’intelligence qui empêchent la révélation de Dieu en Jésus-Christ ? Les Écritures pourtant font grand cas de la sagesse et même de l’intelligence : la sagesse comme connaissance et reconnaissance de Dieu et de sa volonté ; l’intelligence comme participant pleinement à l’amour de Dieu, à l’amour du prochain, à la compréhension de la volonté de Dieu dans l’existence d’un être humain.

Les sages et les intelligents dont parle Jésus le sont à la manière du monde et Jésus pointe ici l’orgueil d’une illusion : l’illusion de croire qu’on peut maîtriser la réalité, la vie, et même la vérité. Les sages et les intelligents selon le monde sont ceux qui s’appuient sur leur savoir, sur leurs capacités, sur leurs compétences. Ils participent en cela à un ordre du monde fondé sur le pouvoir, sur la richesse, sur le savoir. Ils conservent cet ordre du monde.

Nous grandissons et vivons dans ce monde, il nous façonne, plus ou moins, sans même que nous l’ayons choisi. Il nous attire et nous incite à y prendre notre place, quitte à en être exclus car même l’exclusion lui est indispensable par la peur et la conformité qu’elle génère. Prendre conscience de cette attraction pour ne pas en être dupe et pour pouvoir y résister, une des conséquences de l’enseignement de Jésus-Christ.

Or la révélation de Dieu en Jésus-Christ est un bouleversement, un renversement de cet ordre du monde,

parce qu’il ne favorise pas la vie des vivants,

parce qu’il est oppresseur et écrasant,

parce qu’il néglige la confiance, la relation ouverte, la gratitude et la reconnaissance, parce qu’il s’oppose au projet de Dieu pour la création.

Cet ordre du monde fait peser sur les humains des poids de performances ou d’échecs, de conformité ou d’exclusion, d’interdictions et d’obligations, de consommation ou de sacrifices, de jugements et de condamnations, y compris dans le domaine religieux.

L’amour, l’imagination, la créativité, le dialogue sont alors disqualifiés comme secondaires ou optionnels ou comme affaires strictement privées.

Ainsi tant d’humains sont chargés, à la peine, courbés, fatigués et parfois brisés par des efforts sans fin, par l’amertume, le désespoir, par l’angoisse.

Ainsi le contraire du sage et de l’intelligent n’est pas l’imbécile, c’est le tout-petit, celui qui ne compte pour rien, celui qui manque, celui qui est soumis par l’ordre mondain. C’est aussi, en référence aux tout-petits enfants, celui qui est en devenir : non pas agrippé à des certitudes mais disposé à être transformé, à comprendre, celui qui a besoin d’aide.

La révélation de Dieu en Jésus-Christ, c’est celle des relations vivantes et vivifiantes dans lesquelles, grâce à Jésus-Christ, entrent les collecteurs d’impôts, les prostituées, les exclus, ceux qui n’ont pas de privilèges à conserver,

pas de règles ou de lois à imposer aux autres,

pas de richesses à préserver,

pas d’identité à défendre.

La révélation de Dieu en Jésus-Christ, c’est celle du Père à l’inconditionnelle générosité, c’est à dire une relation qui offre et invite à la confiance, à l’écoute, au pardon, à l’accueil.

Les règles de l’ordre du monde sont mises à jour pour ce qu’elles sont et elles sont renversées. Déjà le prophète Zacharie parlait d’un messie assis sur un âne : pas sur un cheval de guerre ni sur un cheval de roi…

Venez à moi, je vous donnerai le repos, car je suis doux et humble de cœur, mon joug est facile à porter. Face à l’échec et à l’adversité, Jésus-Christ maintient et redit l’appel à vivre selon la volonté de Dieu.

La douceur et l’humilité, c’est ce qui permet d’entrer en connaissance sans se tenir aux préjugés ni aux apparences, ce qui permet d’accueillir et de faire confiance, et d’aimer. Être doux ce n’est pas être mou, c’est être respectueux d’autrui, ne pas prendre sa place, c’est à dire son espace vital. L’humilité, c’est de le laisser devenir devant le Père, par le Père. L’école de Jésus-Christ est tout le contraire d’une course à la performance, au diplôme, au mérite. Avec lui nous n’avons rien à prouver, rien à justifier.

Son joug ne nous écrase pas, il allège nos pas sur terre. Son joug n’est pas la marque d’un asservissement, mais le signe d’une relation avec lui et de son engagement avec chacun des disciples. Car on est deux sous le joug, lui, le Christ, et chacun de ceux qui se mettent à son école.

Mon fardeau est léger dit Jésus. Il y a un joug, il y a un fardeau. Jésus n’est pas un bonimenteur qui ferait croire ce qui n’est pas.

Il y a un fardeau parce que l’existence humaine avec lui,

c’est d’assumer cette existence limitée, complexe et fragile,

c’est d’assumer que cette existence ne l’est véritablement qu’en relations avec d’autres humains et avec le monde dans lequel on vit.

Le fardeau, c’est cette responsabilité d’être vivant sur la terre,

mais responsabilité saisie dans l’amour inconditionnel de Dieu

et responsabilité libérée des illusions qui trompent, des fausses nécessités qui accablent, des peurs qui paralysent.

Là est le repos, c’est à dire la paix de l’âme, de ne pas s’assurer en soi ni dans l’ordre du monde, mais en Dieu qui aime, qui donne, qui fait confiance.

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