Prédication du 07/12/2025

Prédication par François Plagnard

Note : cette prédication fait référence à deux groupes de d’images (Diapos 1-3 et Diapos 4-5) ci-dessous. Dans la version audio, un « double bip » signale l’instant où les images sont apparues sur l’écran.

Texte : Ésaïe XI 1-9

Esaïe 11, 1-9

Un rameau sortira de la souche de Jessé, un rejeton jaillira de ses racines. Sur lui reposera l’Esprit du SEIGNEUR : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de vaillance, esprit de connaissance et de crainte du SEIGNEUR – et il inspirera la crainte du SEIGNEUR. Il ne jugera pas d’après ce que voient ses yeux, il ne se prononcera pas d’après ce qu’entendent ses oreilles. Il jugera les faibles avec justice, il se prononcera dans l’équité envers les pauvres du pays. De sa parole, comme d’un bâton, il frappera le pays, du souffle de ses lèvres il fera mourir le méchant. La justice sera la ceinture de ses hanches et la fidélité le baudrier de ses reins.

6- Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau. Le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. La vache et l’ourse auront même pâture, leurs petits, même gîte. Le lion, comme le bœuf, mangera du fourrage. Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra. Sur le trou de la vipère, le jeune enfant étendra la main. Il ne se fera ni mal, ni destruction sur toute ma montagne sainte, car le pays sera rempli de la connaissance du SEIGNEUR, comme la mer que comblent les eaux.

Ce texte nous est bien connu, il a été et est toujours interprété par les chrétiens comme l’annonce de la venue du messie, fils de David et roi de paix. L’image de l’arbre de Jessé a beaucoup inspiré les artistes de tous les temps. En voici quelques exemples (Diapos 1-3). On retrouve Jessé comme racine d’un arbre dont les diverses branches correspondent aux rois d’Israël et dont le sommet est Jésus.

Pourtant, l’image suggérée par Esaïe est très différente. Le mot souche est à comprendre comme dans ce texte de Job 14, 7-9

Car il existe pour l’arbre un espoir ; on le coupe, il reprend encore et ne cesse de surgeonner. Que sa racine ait vieilli en terre, que sa souche soit morte dans la poussière, dès qu’il flaire l’eau, il bourgeonne et se fait une ramure comme un jeune plant.

L’image correspond donc plutôt à cela (diapos 4-5).

L’arbre de tous les rois de Juda, y compris David puisque la racine est Jessé, père de David, a été coupé et il ne reste qu’une souche en apparence morte. Mais Esaïe annonce qu’un rameau sortira pourtant de cette souche. Ce rameau, ce rejeton sera donc un nouveau David qui règnera sur les royaumes de Juda et Israël réunis comme du temps de David. Mais les mots roi, royaume, régner n’apparaissent pas dans le texte. Seul Dieu règne, le nouveau David n’est que le représentant de Dieu sur terre. Deux choses caractérisent ce nouveau David.

Tout d’abord, c’est l’esprit du Seigneur qui repose sur lui et qui lui communique ses dons. Le mot esprit est répété quatre fois dans un seul verset. C’est cet esprit qui permet à ce nouveau David d’être différent des autres rois d’Israël qui se sont détournés du Dieu d’Israël et de sa justice. Les dons de l’esprit sont de deux ordres, il y a d’une part la sagesse, le discernement, le conseil et la vaillance qui sont attendus de tout roi. D’autre part, il y a la connaissance et la crainte du SEIGNEUR qui sont attendus de tous les enfants d’Israël et donc de son roi. Il faut se rappeler que le mot traduit par SEIGNEUR est le nom du Dieu d’Israël que nul ne peut prononcer, ce nom révélé à Moïse lors de sa rencontre avec Dieu dans le buisson ardent. Cette connaissance et cette crainte sont donc adressées au Dieu qui a fait alliance avec les enfants d’Israël et qui reste fidèle à cette alliance malgré toutes les infidélités d’Israël.

Et une seule qualité de ce nouveau David est mise en avant, c’est sa justice, son équité rendue possible par l’esprit du Seigneur qui repose sur lui.

Et la conséquence de toutes ces dons de l’esprit est la paix en Israël.

Il ne se fera ni mal, ni destruction sur toute ma montagne sainte, car le pays sera rempli de la connaissance du SEIGNEUR, comme la mer que comblent les eaux.

La montagne sainte est celle du temple et représente plus largement Jérusalem ou même tout le pays d’Israël mais, dans tous les cas, cette paix ne concerne qu’Israël et non toute la terre. La réconciliation avec les animaux est à l’évidence un rappel de la Genèse où la paix régnait sur toute la création conformément à la volonté du Créateur. Et ce rappel de la Genèse insiste bien que ce n’est pas le nouveau David qui apporte cette paix mais l’esprit du Seigneur, cet esprit qui planait sur les eaux lors de la Création.

Il est temps maintenant de lire le reste du chapitre 11 d’Esaïe.

10-14 ;16

Il adviendra, en ce jour-là, que la racine de Jessé sera érigée en étendard des peuples, les nations la chercheront et la gloire sera son séjour. Il adviendra, en ce jour-là, que le Seigneur étendra la main une seconde fois pour racheter le reste de son peuple, ceux qui resteront en Assyrie et en Egypte, à Patros, Koush, Elam, Shinéar et Hamath et dans les îles de la mer. Il lèvera un étendard pour les nations, il rassemblera les exilés d’Israël, il réunira les dispersés de Juda des quatre coins de la terre. La jalousie d’Ephraïm cessera et les adversaires de Juda seront exterminés. Ephraïm ne jalousera plus Juda et Juda ne sera plus l’adversaire d’Ephraïm. Ils fondront sur le dos des Philistins à l’Occident, ensemble ils pilleront ceux de l’Orient : sur Edom et Moab ils étendront la main et les fils d’Ammon seront leurs sujets.

Il y aura une chaussée pour le reste de son peuple, pour ceux qui seront restés en Assyrie, comme il y en eut une pour Israël le jour où il monta du pays d’Egypte.

Tout d’abord, le fait que les adversaires de Juda seront exterminés et que Israël fondra sur le dos des Philistins montre bien que la paix ne règnera qu’à l’intérieur des frontières d’Israël.

Ensuite, il est nécessaire de rappeler la situation géopolitique à l’époque de ce texte. Nous sommes au VIIIe siècle avant notre ère et la puissance dominante est l’Assyrie qui est en train que conquérir les pays qui l’entourent. En 772, l’Assyrie a envahi le royaume d’Israël, le royaume du Nord et l’a dévasté. Une partie de la population est déportée en Assyrie, une autre partie fuit le pays et se réfugie dans le royaume de Juda, le royaume du Sud ou en Egypte. Akhaz, le roi de Juda, prend peur et conclut un traité avec l’Assyrie, il devient le vassal de celle-ci et doit lui payer un lourd tribut pour éviter l’invasion et la destruction comme le voisin du nord.

Pour Esaïe, Dieu est le Saint d’Israël qui a conclu une alliance indéfectible avec son peuple. Mais cette sainteté de Dieu ne tolère pas d’être partagée avec des idoles, sur le plan religieux ou sur le plan politique. Ainsi, Esaïe condamne l’idolâtrie sous toutes ses formes et la confiance qu’on met dans les armes et les manœuvres secrètes par lesquelles on croit se soustraire au regard de Dieu. Son message ne se projette donc pas dans je ne sais quel futur mais concerne la situation concrète de sa nation en lien avec sa foi. Le prophète ne joue pas à Mme Irma, il n’a pas de boule de cristal pour prévoir l’avenir.

Notre texte traduit ainsi la confiance d’Esaïe en Dieu malgré le danger que représente l’Assyrie et il appelle le roi et toute le royaume à partager cette confiance, à se rappeler la puissance de Dieu qui les a délivrés d’Egypte, au lieu de mettre sa confiance dans les alliances avec les puissances idolâtres. Même si la royauté d’Israël pouvait disparaitre à un moment, être abattue comme un arbre dont il ne reste que la souche, un rameau reprendra vie, Dieu rétablira la paix en Israël et il fera revenir tous les israélites dispersés dans les pays étrangers.

Il n’est donc pas question ici de l’annonce d’un messie. La notion de messie telle qu’elle existait du temps de Jésus n’apparaitra que bien plus tard, au plus tôt au 3ème siècle avant notre ère. Et le seul messie dans le livre d’Esaïe est Cyrus, le roi perse qui permettra aux déportés à Babylone de revenir en Israël. Certes, ce texte a constamment été relu par les chrétiens comme une annonce du messie qu’ils reconnaissent en Jésus comme d’autres textes d’Esaïe par exemple les poèmes du serviteur souffrant, textes qui ont tous un sens premier en rapport à la situation politico-religieuse d’Israël.

Mais, alors, quel message pouvons-nous entendre aujourd’hui à travers ce texte ?

Tout d’abord, une phrase d’Albert Einstein résonne avec ce texte : « On ne peut pas résoudre un problème avec le même mode de pensée que celui qui a généré le problème ». Cela peut s’adresser au roi Akhaz qui pense résoudre son problème avec l’Assyrie en faisant alliance avec elle. Cela peut s’adresser à nous face aux problèmes climatiques que nous pourrions résoudre avec les technologies qui ont généré la pollution à l’origine du problème. Vous pourrez trouver d’autres applications de ce principe.

Ensuite, je reprendrai des typologies que Paul Ricoeur utilise plusieurs fois dans son œuvre. Les chrétiens, comme tous croyants, sont confrontés à deux tentations qui sont celles du yogi et du commissaire. Le yogi représente celui qui veut être pur, qui s’accroche fermement à sa morale qui édicte ce qui pur et ce qui ne l’est pas. Mais, alors, il ne se préoccupe que de lui-même, il travaille à se changer lui-même mais pas le monde qui l’entoure, monde qui est plus ou moins considéré comme le royaume du mal. Le commissaire se réfère à une image qui ne nous est plus vraiment familière, c’est celle du commissaire politique dans les régimes soviétiques d’alors. Il représente celui qui est assuré de savoir ce qui est bon pour ses concitoyens et qui veut alors l’imposer par tous les moyens sans trop s’encombrer de préceptes moraux qui ralentiraient la marche de l’histoire. Pour lui, la fin justifie les moyens. Les chrétiens peuvent se replier dans un piétisme où il faut uniquement se préoccuper du salut de son âme. Ils peuvent aussi vouloir imposer leur vision morale à l’ensemble de la société, sûrs qu’ils sont d’avoir la vérité avec eux.

Face à ces deux dérives, Paul Ricoeur propose une troisième voie, celle du prophète qu’il définit ainsi.

Le prophète pèse sur l’histoire, y fait irruption, exige la conversion de l’intérieur et de l’extérieur, il appelle la justice sur terre.[1]

Donc, le prophète ne prédit pas l’avenir mais pèse sur le présent. Comme Jésus nous y appelle, il doit être le sel de la terre, la lumière du monde. Mais Ricoeur nous avertit que cette implication dans les réalités de la cité, dans la politique donc, nous fait sortir des certitudes dans lesquelles notre foi peut nous affermir.

Être le sel de la terre signifie que l’Église doit maintenir la tension entre une morale du bien et du mal absolus (la morale de l’Évangile) et la morale du réalisable en pratique (la morale de la politique). L’Église doit maintenir cette tension presque jusqu’à son point de rupture.[2]

Esaïe nous appelle à regarder les grands et beaux arbres qui ont été coupés et dont il ne reste qu’une souche comme la royauté en Israël pour Esaïe, que ce soient certaines réalités de l’église ou de la société pour nous. La nostalgie ne doit pas être notre guide. Et Esaïe nous appelle alors à voir les rameaux qui repoussent sur ces souches qu’on croyait mortes, à voir tous ces jeunes qui s’impliquent pour le climat en manifestant mais aussi en adoptant une sobriété heureuse, à voir les artisans de paix qui ne se découragent pas face à la violence à l’œuvre dans notre monde. Je vous laisse compléter cette liste. A voir ces rameaux et à en prendre soin, à les mettre en lumière, à nous y associer.

Alors, pour nous tous unis par une même foi et une même espérance, la justice sera la ceinture de nos hanches et la fidélité le baudrier de nos reins.

Amen.

[1] Ibid., p. 48

[2] Paul RICŒUR, « Ye are the Salt of the Earth », The Ecumenical Review, n°10, 1958, p. 274

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