Le titre généralement donné à ce passage est un peu sévère, on l’appelle la parabole du riche insensé. C’est d’autant plus sévère que cet homme riche ne construit pas des hangars pour le seul plaisir d’accumuler, il fait aussi des réserves pour les éventuelles années de vaches maigres, il a l’air compétent, sérieux, responsable et prévoyant.
Qu’aurions-nous dit ou fait à sa place ? Nous n’en savons pas plus que lui au sujet de ce qui nous attend, du jour et de l’heure, du déroulement de la vie, de sa fin, de ce qui la suit éventuellement. C’est justement pour cela que nous essayons d’être prévoyants, que nous souscrivons toutes sortes de contrats d’assurance, que nous avons inventé les calculs de probabilité pour espérer nous tromper un peu moins. Pourquoi traiter de fou quelqu’un qui fait ce qu’il peut ?
Deux grandes orientations pourraient se présenter à nous. D’un côté, une vie balisée par les sécurités que nous choisissons et qui renforcent notre envie d’avancer ; de l’autre côté, une trajectoire confiante dépouillée de l’obsession de savoir ce qui vient après. Mais en réalité, aucune trajectoire de vie ne ressemble à cela, tout est évidemment plus compliqué. Il n’y a donc pas d’un côté les fonceurs confiants et de l’autre côté les trouillards rabougris.
Jésus ne reproche pas à cet homme d’avoir amassé de l’argent, il l’interroge sur ce qui l’a motivé en amassant d’énormes réserves, sans même lui laisser le temps de répondre et en l’accablant par l’annonce de sa mort prochaine !
Si cet homme riche ne répond pas, c’est peut-être parce que c’est notre réponse qui est attendue. En tout cas, Jésus insiste sur l’incertitude de la vie pour nous ramener à ce qui nous revient en propre : une préoccupation pour le présent et pour un avenir proche où notre action est maîtrisable ; voir plus loin, penser que nous sommes maîtres de ce « plus loin », c’est quitter le seul terrain où nous sommes compétents. Le reste ne nous appartient pas.
La valeur de la vie est appréciée en dehors des sécurités relatives que nous inventons et qui ne changeront rien : « Cette nuit même, ta vie te sera demandée ». Ce qui est important, ce n’est pas de vivre dans la crainte du jugement de quelqu’un d’autre, c’est le jugement que nous portons sur nous-mêmes quand il nous reste encore du temps pour agir.
Didier Petit

