Prédication par Michèle Tardivel
Texte : Matthieu XIV 22-23
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Préambule
Matthieu aurait écrit cet évangile dans les années 80-90, en Syrie. Cette datation le situe après la destruction du Temple de Jérusalem par l’armée de Titus en 70 et la longue période de conflit qui suivit entre les pharisiens chefs de la synagogue et la communauté chrétienne naissante. Cet Évangile s’adresse à des juifs devenus fidèles à la Parole de Jésus.
Matthieu était collecteur de taxes pour les Romains. Pour les Juifs, surtout les pharisiens, c’était un collaborateur de l’occupant, un pécheur.
Sa rencontre avec Jésus, relatée dans le chapitre 9 verset 9 fut des plus simple : « Jésus vit un homme appelé Matthieu assis au bureau des taxes. Il lui dit : suis-moi. Celui-ci se leva et le suivit ».
Aucune question, aucune inquiétude exprimées sur ce qui adviendra. Ce mouvement exprime en silence et sans réserve sa pleine confiance en celui qui l’appelle.
Que nous disent ces 11 versets du chapitre 14 de l’Évangile de Matthieu ?
« Ensuite, il obligea les disciples à monter dans le bateau et à le précéder sur l’autre rive, pendant qu’il renverrait les foules.
Après avoir renvoyé les foules, il monta sur la montagne pour prier à l’écart ; le soir venu, il était encore là, seul.
Le bateau était déjà à plusieurs stades de la terre, malmené par les vagues ; car le vent était contraire.
A la quatrième veille de la nuit, il vint vers eux en marchant sur la mer.
Quand les disciples le virent marcher sur la mer, ils furent troublés et dirent : c’est un fantôme ! Et, dans leur crainte, ils poussèrent des cris.
Jésus leur dit aussitôt : Courage ! C’est moi, n’ayez pas peur !
Pierre lui répondit : Si c’est toi, ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux.
Viens ! dit-il. Pierre descendit du bateau, marcha sur les eaux et vint vers Jésus.
Mais en voyant que le vent était fort, il eut peur, et, comme il commençait à couler, il s’écria : Seigneur, sauve-moi !
Aussitôt Jésus tendit la main, le saisit et lui dit : Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ?
Ils montèrent dans le bateau, et le vent tomba.
Ceux qui étaient dans le bateau se prosternèrent devant lui et dirent : Tu es vraiment Fils de Dieu ».
Ce récit de Jésus marchant sur la mer nous pouvons aussi le lire dans l’Évangile de Marc, chapitre 6 versets 45 à 52 et dans l’Évangile de Jean chapitre 6 versets 16 à 21.
Cependant les récits diffèrent fortement. L’apôtre Pierre et sa mise à l’épreuve ainsi que l’adoration de Jésus par les disciples reconnaissant sa filiation divine sont absents.
Il serait intéressant de s’interroger sur ces silences alors que la puissance du récit réside dans la réponse de Pierre à l’appel de Jésus de le rejoindre en marchant sur l’eau (on peut penser un court moment) et dans la reconnaissance, par les disciples agenouillés, de Jésus, fils de Dieu.
Mais ce n’est pas le sujet de mon propos. Une autre fois, peut-être…
Revenons aux versets 22 à 33. Il faut du temps pour ressentir la puissance de ce récit et sa résonance dans nos vies.
Il (Jésus) obligea les disciples à monter dans le bateau et à le précéder « sur l’autre rive ». les disciples auraient-ils exprimé une hésitation à embarquer que Jésus les obligeât ?
Obliger quelqu’un à accomplir quelque chose, sans explication, c’est un peu violent, non ?
C’est pour le moins assez déroutant de la part de Jésus qui ensuite renvoie (on pourrait écrire chasse) cette immense foule qu’il venait de rassasier. Ces foules devaient être pressantes, n’hésitant pas à quitter les villes pour le rencontrer et obtenir la guérison des malades.
On peut imaginer le besoin de Jésus de s’isoler (souvent sur une montagne) et de prier celui qui l’a envoyé parmi les hommes.
« Le bateau était déjà à plusieurs stades de la terre ». Les disciples traversent une vaste étendue d’eau, peut-être le lac de Génésareth, et de nuit ! Cette étendue d’eau, profonde, mystérieuse doit les inquiéter. On peut imaginer leur état émotionnel quand la tempête se lève. Aucun des disciples ne sait nager, d’ailleurs à cette époque personne ne devait savoir nager, ça ne devait même pas venir à l’idée de quelqu’un de se risquer dans ce monde liquide inconnu.
La peur de la noyade doit les effrayer.
« À la quatrième veille de la nuit » c’est-à-dire un peu avant l’aube, les disciples vivent une épreuve supplémentaire avec ce qu’ils prennent pour un fantôme « c’est une apparition ». En réalité c’est Jésus, marchant sur l’eau, qui s’approche du bateau.
Terreur exprimée par les hurlements des disciples à laquelle Jésus répond aussitôt : « courage, c’est moi n’ayez pas peur ». Mots qui ne convainquent pas Pierre. Et c’est un dialogue stupéfiant qui se noue entre Pierre et son maître.
Pierre demande une preuve « si c’est toi, ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux » et un seul mot lui répond « viens ».
« Viens », ce mot si simple, merveilleux, prononcé par Jésus pour appeler auprès de lui certains de ses disciples.
Pierre sort du bateau et marche sur les eaux vers Jésus ! Il répond avec confiance à son appel.
Mais la violence des eaux noirâtres, soulevées par le vent tempétueux balaie la confiance de Pierre en la parole de son Rabbi…Et il coule mais en appelant au secours : « Seigneur sauve-moi ».
La tempête n’est pas que sur l’eau, elle est dans la tête et le cœur de Pierre qui passe de la confiance en Jésus à la panique de la mort dès qu’il commence à couler.
Panique provoquée par la peur qui le fait douter de la parole de Jésus « Viens ».
C’est par un cri « Seigneur, Sauve-moi » qu’il exprime à nouveau sa confiance en Jésus, le seul qui peut le sauver.
La main tendue le tire hors de l’eau, le sauve de la noyade. Mais Pierre est comme cueilli par les mots abruptes de son Sauveur « Homme de peu de confiance (de peu de foi), qu’est ce qui t’a fait hésiter ? » Pourquoi une telle question qui d’ailleurs ne reçoit pas de réponse sinon, pour amener Pierre à une introspection sur sa foi en Jésus. Infinie, puissante ou fragile ? Et pourquoi pas tout à la fois selon les épreuves vécues à la suite du Christ ?
Cette question ne nous est-elle pas posée ? La foi en l’Envoyé de Dieu, en notre Père, est-elle comme un long fleuve tranquille ? Quand nous vivons ou subissons des temps de douleurs, de deuils, ne peut-elle vaciller et la confiance se dissiper ? Nous y reviendrons.
L’épreuve est passée, c’est la fin de la tempête sans un seul mot de Jésus pour qu’elle cesse. Les disciples sont sauvés, réunis dans l’embarcation avec leur maître.
Alors, ils se prosternèrent devant lui en le reconnaissant « Fils de Dieu ».
Je me permets un clin d’œil : Le bateau devait être assez grand pour que les 12 disciples puissent s’agenouiller !!
Quelle tempête émotionnelle pour eux dans ce bateau secoué en pleine nuit par la tempête, pour Pierre qui a vécu une expérience bouleversante.
Que nous disent ces versets aujourd’hui ?
Nous permettent-ils de comprendre les moments de notre vie où les difficultés, les épreuves qui les secouent peuvent nous faire douter ? Douter de l’amour de Dieu pour chacune et chacun de nous, douter de sa Parole ?
Dans ces temps de doute, de questionnement et à la condition que cela puisse s’exprimer, le lien avec la communauté pourra se révéler précieux car empreint de fraternité, de compassion. Ce sera comme une main tendue.
Mais savons-nous écouter ces mots, aider et accompagner celle ou celui qui en a besoin et qui l’aura exprimé, discrètement, au détour d’un échange ou lors d’une activité de notre paroisse ?
Ces versets nous disent qu’il faut garder confiance en la Parole de Jésus le Christ quand bien même les tourments, le désespoir nous assaillent et nous font crier « Seigneur aide-moi !».
La foi, ce n’est pas comme marcher de jour sur un chemin bien tracé, dégagé de tout obstacle, avec un pique-nique dans le sac à dos !
Non, elle emprunte quelquefois un chemin sinueux, semé d’embûches et d’angoisses qui peuvent nous submerger. Elle peut faiblir mais ce qui nous a mis en mouvement, l’appel de Jésus-Christ, est une force qui nous permet de nous relever, de poursuivre le chemin de notre vie, de retrouver confiance et espérance.
Imaginons : nous sommes dans un grand bateau, sur une mer démontée, espérant que ce fichu bateau arrive sans encombre à destination.
Le capitaine est un marin aguerri, le bateau arrive à bon port. Ouf, nous sommes à l’abri d’un naufrage. Sauvés !
Mais… nous pouvons nous noyer sur la terre ferme, nous noyer dans la peur de l’autre, la jalousie, la haine, la violence. Oublier que nous sommes toutes et tous, avec nos différences qui créent notre richesse d’humains, enfants de Dieu.
Aujourd’hui, notre monde est à nouveau entraîné dans une escalade de guerres, de violences et même si notre pays n’est pas impliqué directement dans un conflit armé les conséquences des tensions, attisées par certains, rendent difficile aujourd’hui de faire entendre cette Parole :
« aimez-vous les uns les autres ».
Chacun.e d’entre nous à la capacité de résister à ces forces destructrices de notre humanité en rejetant les mots et les comportements d’exclusion, de rejet, de haine. Chacun.e d’entre nous le peut, s’il-le le veut, j’en suis convaincue, et devenir artisan de paix et de fraternité.
Pour terminer, je cite quelques lignes écrites par Éric de Bonnechose dans Parole pour tous d’il y a quelques années :
« Le Christ est celui qui nous appelle, il est aussi celui qui met en nous la paix dans les ténèbres de la vie. Que cet appel et cette paix nous rendent plus vivants, plus confiants, plus tournés vers les autres. »
Amen.
