Prédication du 08/05/2022

Prédication par Didier Petit

Texte : Jean X 11-30

 

Avec une manière qui n’appartient qu’à lui, Jean nous rapporte cette histoire où Jésus affirme son identité avec le Père, « Moi et le Père, nous sommes un ! », une phrase qui sera prise comme un blasphème et qui vaudra à Jésus d’être dès ce moment un homme à abattre.

C’est parce qu’il revendique le rôle principal de berger que Jésus rencontre déjà une forte opposition. C’est cette égalité entre Jésus et le Père qui n’est pas et ne sera jamais comprise par les hommes. Or, ce rôle de berger divin n’est pas une manière de se hisser à la hauteur de Dieu avec une humeur prométhéenne, c’est plutôt une mission reçue du Père, comme cela apparaît dans les versets qui précèdent les nôtres : « Je suis le bon berger : le bon berger se dessaisis de sa vie pour ses brebis […] J’ai d’autres brebis qui ne sont pas de cet enclos, et celles-là aussi, il faut que je les mène ; elles écouteront ma voix, et il y aura un seul troupeau et un seul berger. Le Père m’aime parce que je me dessaisis de ma vie pour la reprendre ensuite […] Tel est le commandement que j’ai reçu de mon Père.

Personne, dans cette histoire, ne souhaite dérober le feu sacré pour monter une petite entreprise concurrente, juste en face de la maison-mère, ou plus exactement en face de la maison du Père. C’est parce qu’il y a des brebis qui ne sont pas encore dans l’enclos que le Père agit par le Fils, chez nous, au ras du sol. Les deux démarches sont tout à fait opposées : la mission de Jésus est de restaurer une unité perdue et de rassembler un troupeau encore éparpillé, au besoin en se sacrifiant ; de notre côté, nous préférons voir un orgueil imbécile et une ambition mal placée. Vous voyez l’ampleur du malentendu !

Jean consacre pourtant l’ensemble de ce chapitre 10 à évoquer le souci permanent de rassembler les brebis perdues ou simplement éloignées. Ceux qui ont entendu ces propos ont dû avoir deux attitudes possibles : les uns ont immédiatement fait le lien entre le bon berger et le Dieu qui libère son peuple pour le rassembler et le mener en terre promise comme on mène un troupeau, les autres ont eu beaucoup de mal à comprendre ce discours sur les brebis qui sont avant tout un moyen de subsistance, une richesse appréciable. Mais si les propos de Jésus n’ont pas été compris par tout le monde – ce sera d’ailleurs toujours le cas – c’est parce qu’il faut un peu plus qu’un effort d’imagination pour aller de l’usage matériel et marchand d’un troupeau vers la métaphore d’un peuple à rassembler. Ce qu’il faut ici, c’est surtout se sentir concerné, se savoir perdu et en quête des autres, vouloir rejoindre les siens. Dès lors qu’on s’est mis dans cette disposition d’esprit, il ne reste plus qu’à rencontrer le berger qui connaît le chemin de l’enclos.

La première étape est sans doute de retirer à ces brebis la moindre valeur marchande et la moindre utilité. De manière imperceptible, Jésus détourne ses animaux de leur fonction habituelle pour les mener dans un autre enclos, celui de la gratuité. Ou de la grâce, si vous préférez. L’objectif du berger est bien de s’activer pour ses brebis, en mettant tout en œuvre pour leur bien-être sans considération de leur éventuelle rentabilité. Les brebis trouveront leur joie dans le fait d’être enfin rassemblées, le berger trouvera la sienne dans le seul accomplissement de sa tâche : rassembler ceux qui sont éparpillés.

Que nous aimions ou pas l’idée de faire partie d’un troupeau dans lequel notre rôle serait de bêler à l’unisson, peu importe : nous sommes tous invités à nous reconnaître dans ces brebis qui découvrent (et c’est peut-être ce qui les met en joie) qu’elles peuvent être autre chose et davantage que des bêtes qui rapportent et que leur vocation en ce monde est de trouver leur unité autour de celui qui les a rassemblées.

Comme notre monde est incapable d’envisager un avenir qui ne passerait pas par une forme ou une autre de rentabilité et d’efficacité, nous comprenons bien que ce discours va à l’encontre des préoccupations ordinaires et de l’usage habituel des énergies.

C’est presque comme si Jésus appartenait à un autre univers et qu’il nous convie à faire la même chose. Au moment de son arrestation au chapitre 17, Jésus reprendra ce thème dans sa célèbre prière : ces disciples sont envoyés dans le monde, mais comme moi, ils ne sont pas du monde. En clair, nous sommes bien appelés à vivre dans ce monde mais sans considérer que nous lui appartenons. Difficile équilibre !

Evidemment, pas de naïveté : nous sommes assimilés à un troupeau de brebis, certes, mais pas besoin de devenir pour autant une bande de chèvres ! Nous avons bien les pieds dans la réalité du monde, la vie tranquille et sans souci des bêtes de troupeau ressemble assez peu à notre quotidien, nous le savons bien. Et nous ne sommes pas non plus invités au farniente : brebis d’accord, mais pas lézards. L’ennui nous guetterait, de toute façon. Il n’est pas interdit aux brebis d’être rentables et d’accomplir aussi une de leurs missions : donner leur lait et leur laine. Contribuer à nourrir et réchauffer les autres, ce n’est pas rien. C’est même beaucoup ! Mais l’ordre des priorités a été inversé, semble-t-il. Ces choses utiles gardent leur utilité mais quittent le premier rang de nos préoccupations. Pas de changement brutal, par conséquent, mais un réagencement subtil : le fondamental prime sur les choses qui comptent. Les secondes ne disparaissent pas, elles sont simplement remises à leur place : ce qui vient ensuite.

Evidemment, malgré l’imprégnation de nos sociétés par le christianisme pendant des siècles, nous n’avons pas injecté beaucoup de ce principe de grâce dans un monde qui fonctionne en permanence avec un boulier ou une calculatrice. Que conclure ? Le christianisme, finalement, ça ne marche pas ? Ici, il faut faire attention à notre réponse. Lorsque les partisans de tel ou tel système politique font face à des critiques radicales qui leur reprochent d’avoir voulu mener le monde en flattant certains instincts – notamment celui de la propriété – ou d’avoir voulu le transformer de fond en comble avec des utopies boiteuses, les partisans en questions refusent d’être responsables des dégâts, avec le même argument à chaque fois, ou presque : nos idées ne sont pas en cause, c’est la résistance de nos adversaires à la bonne application de ces idées qui est à l’origine de tout ce bazar. « Les méchants, c’est pas nous ! » A chaque fois, ou presque…

Notre premier réflexe doit être d’éviter ce numéro de mauvaise foi. Mais une fois que nous avons dépassé cet écueil, nous pouvons dire fermement et sereinement : si le christianisme n’a pas marché, c’est parce qu’il n’a pas encore été essayé ! Ou si peu… C’est assez proche de cette boutade de Théodore Monod à qui on avait demandé si Dieu existait. Il avait répondu : « Pas encore ! »

De la même manière que le tombeau vide, au matin de Pâques, nous montre que la mort est un événement qui a déjà eu lieu, comme la fin du monde d’ailleurs, Jésus nous propose d’entrer dès maintenant dans l’éternité. Mais cette éternité n’est pas repoussée dans un « plus tard » aussi insaisissable qu’une savonnette. Elle est l’art de vivre de ceux qui ont compris comment passer de la mort à la vie.

Nous sommes les disciples de celui qui dit : « Le bon berger se dessaisit de sa vie pour ces brebis. » C’est notre manière de nous mettre au service des autres qui est l’huile que nous devons mettre dans les rouages du monde.

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