Poussée de sève

Que dirions-nous si on nous demandait de faire commencer l’année en ce moment-même, comme semble le suggérer l’Exode ? Nous n’y verrions probablement pas une bizarrerie. Après une période assez longue de léthargie, un sommeil de plusieurs mois, une sorte de mort provisoire, l’herbe refait son apparition, les fleurs reviennent, anticipant le feuillage, la nature montre encore une fois que son métabolisme était seulement au ralenti : son sang circule à nouveau. Comme la sève qui monte, la végétation, libérée du fond de la terre, reprend son ascension vers le ciel. Symboliquement intéressant !

C’est bien la renaissance d’un peuple qui nous est racontée dans ce début du livre de l’Exode, le nouveau printemps d’un peuple sorti de l’hiver. La sortie d’Égypte figure parmi les traditions hébraïques les plus anciennes, bien plus anciennes que les récits de Création, avatars plus récents, fruits d’une prise de conscience tardive en Exil. Le premier Dieu qui a rencontré ce peuple a posé la liberté et la vie comme préalables : « C’est moi qui t’ai fait sortir d’Égypte ! »

À la veille du grand départ, ce peuple qui voit le bout du tunnel est invité à un repas qui est déjà et aussi, d’une certaine manière, un dernier repas. Les prochains aliments seront partagés sur la route vers le pays promis. On nous dit, à cette occasion qu’ils mangent à la hâte et sans laisser de restes derrière eux. Comme si on les invitait à ne garder aucune racine dans cette terre d’esclavage ; comme si la seule chose à faire avec un pays comme celui-là, c’est de le quitter une bonne fois.

Mais on leur montre aussi ce que sera leur vie dorénavant : une marche vers une vérité qu’on se contente d’approcher, vers une liberté toujours à reconquérir.

Le repas que nous partageons régulièrement n’est-il pas, lui aussi, le rappel que nous ne sommes jamais aussi vivants que lorsque nous sommes en route ?

Entre Abraham sommé de prendre la route, et les disciples recevant la promesse « Je vous précéderai en Galilée ! », n’avons-nous pas ici un vrai programme de vie, un modèle simple pour nos communautés ?

Alain Robbe-Grillet, dans son roman Le voyageur, écrivait : « La liberté ne peut pas être une institution. La liberté n’existe que dans le mouvement de conquête de la liberté. »

Ce que nous appelons « un dernier repas » n’est jamais que le dernier repas pris dans un lieu particulier. Il est toujours suivi par d’autres partages, dans d’autres lieux, avec d’autres invités, encore et encore. Tant que le printemps revient…

D’ailleurs, la communauté florissante de notre dernier culte de Pâques n’exprimait-elle pas cette belle poussée de sève… ?

Didier Petit


Photo à la une de Art Wall – Kittenprint sur Unsplash

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