Prédication du 04/04/2021

Prédication par Didier Petit

Textes : Actes X 34-43, Colossiens III 1-4, Jean XX 1-18

 

Jean 20, 1-18

Nous sommes immanquablement conservateurs, avec les idées, les gens et les choses. Rien d’ironique, ici, pas de jugement de valeur, pas même une critique. « Conservateurs », c’est-à-dire soucieux de préserver les cadres qui sécurisent notre existence, nous le sommes tous… à des degrés divers. Toutes nos relations, nos possessions et nos constructions ont pour objectif de fournir de la régularité, de la permanence, des repères et des routines, et de nous protéger de l’impression pénible d’être perdus dans un univers trop grand pour nous… Depuis l’époque où l’on discerne la présence humaine sur terre, nous utilisons notre intelligence pour garantir notre vie contre un environnement qui n’apporte jamais aucune assurance définitive. Depuis que nous sommes ce que nous sommes, nous tâchons de placer sur une carte toujours imparfaite et provisoire, un petit point rouge qui nous dit : « Vous êtes ici ».

Comment en vouloir, alors, à Marie de Magdala accompagnée des deux autres disciples (Pierre et Jean) qui voient leur petit univers ballotté à tous vents, secoué par une double disparition : un vivant les quitte, alors qu’ils le tenaient pour « Le Vivant » ; et une fois mort, il s’exprime encore avec l’apparence de la vie pour leur échapper une seconde fois ! Pour toujours ? En tout cas, le corps du « cher disparu » a disparu.

Par trois fois, Marie de Magdala répète qu’elle ne sait pas où on l’a mis. Marie va jusqu’à dire : « Si c’est toi qui l’a enlevé, dis-moi où tu l’as mis et j’irai le prendre ». En disant cela, elle souhaite simplement récupérer un objet de piété qu’on déplace et qu’on prend. C’est tout ce qui nous reste de lui : on y tient et on le tient le plus longtemps possible. Encore une fois, comment lui en vouloir ? N’a-t-elle pas besoin, au milieu de cette tourmente, de s’agripper à ce qui reste de tangible ? Quand notre monde s’effondre, n’est-ce pas dans les décombres qu’on trouve les éléments solides d’une future reconstruction ? On ne sait jamais… Pourrons-nous nous passer un jour définitivement de tout besoin de retenir quelque chose, au milieu de nos désastres ?

Une fois Jésus mort sur la croix, tout a-t-il été dit ? Non ! Reste le corps du « cher disparu » ; on le ligote dans des bandelettes, on l’enferme dans un tombeau aussi solidement clos que le coffre-fort d’une banque suisse. C’est tout ce qui nous reste d’une aventure si bien commencée et si tragiquement terminée. On y tient comme à ces trésors qu’on enterre pour les mettre à l’abri. Pourrait-on fonder la moindre espérance s’il n’y avait jamais rien à conserver, jamais rien à retenir ?

Deux hommes se précipitent vers le tombeau. L’un reste comme sidéré devant la tombe, comme pris de vertige par le vide de l’ouverture béante. L’autre fonce tête baissée dans l’obscurité : vous ne vous étonnerez pas qu’il s’agisse de Pierre le téméraire, le bouillonnant ! Seulement voilà : le regard de Pierre n’est attiré que par les derniers restes, par ce qui n’a pas encore disparu du cher disparu, les bandelettes et le suaire qui nous sont alors décrits avec force détails.

Sans doute tiré de son vertige par la témérité de Pierre, le premier pénètre enfin dans le tombeau ; il voit et il croit, nous dit-on. Mais que voit-il d’autre que ce qu’a vu Pierre ? Que voit-il d’autre, sinon des bandelettes, un suaire et un tombeau orphelins de ce corps qu’ils prétendaient retenir. Que voit-il d’autre que les preuves de la disparition radicale du cher disparu ? Que peut-il constater d’autre que l’impossibilité de retenir quoi que ce soit ? Expérience terrifiante, pour nous qui trouvons toujours quelque chose à conserver…

Deux hommes sont confrontés à la double disparition de Jésus. Ni l’un ni l’autre ne comprennent ni ce qui arrive, ni ce qui leur arrive. Mais l’un voit et croit, alors que l’autre considère, observe, fait peut-être même l’inventaire de ce qu’il voit, et finalement ne croit pas. Au fond, Pierre est celui qui ne se résout pas à ne rien retenir du tout. Alors que pour celui qui voit et croit, même s’il ne comprend pas, c’est déjà Pâques. Pour Pierre, Jésus n’est toujours pas passé de la mort à la vie : il reste figé dans le souvenir, les regrets et le sentiment d’une perte irrémédiable, ligoté dans ses bandelettes, enfermé dans la prison du tombeau.

Il y a deux manières de faire son deuil : l’une consiste à s’enfermer et à enfermer le cher disparu dans l’obscurité du tombeau, à le ligoter dans les bandelettes étroitement serrées d’une mémoire figée dans le souvenir. Nous avons ainsi un terrible pouvoir de mort sur nous-mêmes, comme sur nos chers disparus. La tendresse de notre affection n’est pas en cause : c’est par un tendre et affectueux « rabbouni » que Marie de Magdala tente de retenir l’image soudain réapparue de son cher disparu. Mais Jésus échappe à cette tentative de captation par un péremptoire « Ne me retiens pas ! ». Le deuil de Pierre et de Marie, malgré toute l’affection dont il est chargé, n’est qu’une manière de retenir Jésus dans la mort et de s’y enfoncer avec lui.

Mais l’autre manière de faire son deuil est-elle en notre pouvoir ? Pouvons-nous faire ce que « le disciple bien aimé » vient de faire ? Manifestement, le disciple arrivé le premier devant le tombeau est aussitôt saisi par le choc de l’absence, comme s’il était pris de vertige devant le vide du tombeau. Et c’est pourtant lui qui voit et croit. S’il voit et s’il croit, c’est parce qu’il s’est laissé surprendre. Aussi bien cela pouvait être pour lui la chute dans l’abîme. C’est ici qu’est le miracle de Pâques, le miracle du passage de la mort à la vie. Sans rien y comprendre, le disciple arrivé le premier devant le tombeau vide passe de la mort à la vie. En lui, à son insu, Jésus se libère des entraves de la mort. Les bandelettes orphelines d’un cadavre à ligoter, le tombeau vide d’un corps à contraindre sont désormais signes de la libération de Jésus.

C’est entre autres cela, la Résurrection : Jésus échappe à toute mainmise, aussi affectueuse et tendre soit-elle, sur sa personne. Et du même coup, il nous fait échapper à la mainmise de la mort sur notre personne. Sa disparition, aussi intolérable soit-elle, signifie désormais ceci : « Je monte vers mon Père qui est aussi votre Père, vers mon Dieu qui est aussi votre Dieu ». L’issue miraculeuse du deuil, c’est que Dieu n’est plus une sorte de mort possessive comme le ventre d’un tombeau, mais plutôt celui qui nous fait passer de la mort à la vie, au cœur même de la vie. C’est pourquoi il importe de nous laisser surprendre, nous aussi, par le miracle de Pâques.

Il y a un an exactement, le virus qui assigne à résidence la quasi-totalité du monde emportait ma mère, comme huit autres pensionnaires du même EHPAD en une seule semaine. L’idée qu’elle était, dans ce cercueil, encore plus confinée que des milliards de personnes m’est venue dans un premier temps ; c’est l’enfermement qui primait, comme pour Pierre et Marie de Magdala. Facteur aggravant : j’étais moi-même confiné et malade, dans l’impossibilité d’assister à ses obsèques, coincé à 400 km de là.

Pourtant, par la grâce de la technologie, j’ai pu tout de même assister à l’inhumation : le petit iPhone de ma nièce, en plein cimetière, était comme une immense fenêtre qui rompait mon enferment. J’ai vu le cercueil de ma mère entrer dans la tombe où elle rejoignait mon père, parti il y a quatre ans. Ce n’est que plus tard que j’ai compris : ne sont-ils pas enfin libres, tous les deux, maintenant qu’il n’y a plus rien à retenir ? Ne sommes-nous pas bien plus coincés qu’eux entre nos quatre murs ?

Si la résurrection peut déboucher sur un sens, il se pourrait que ce soit, entre autres, celui-là : le tombeau vide nous fait considérer la mort comme un événement qui a déjà eu lieu. Ce qui reste à vivre n’est plus l’attente morne d’une disparition ni la conservation de quelques restes, mais bien plutôt la redécouverte régulière, cyclique, d’une vie que rien n’éteint. La mort est rusée, elle a de multiples moyens pour nous attendre au tournant ! Mais que peut-elle faire de plus ? Rien du tout !

J’aimerais terminer par ce poème d’Andrée Chédid, dans son recueil « Tant de corps et d’âmes » :

Devant cette Résurrection, ce souffle sous d’autres cieux, cette demeure en d’autres mondes, ce jardin de l’après dont le terreau et les confins échappent à l’œil des vivants, à leurs cœurs doublés de mémoires, à leurs corps pétris de temps, je n’éprouve aucun appel et ne sais rien nommer.

Imaginant ces esprits glorieux, leurs espaces sans rivages, leurs arbres sans saisons, leurs miroirs sans pailles, au bord du pays ultime où le fleuve qui va emporte toutes poussières, où la bouche sans fond engloutit tous reflets, les mots s’éteignent, le regard s’interrompt.

Voyageur éphémère, je ne pénètre rien de ce domaine sans chair, je ne sais rien toucher de ce lieu sans parois.

II

Mais ces résurrections prodigues et quotidiennes, portées par l’oiseau intime, soulevées par le flux du sang, de ces résurrections venues des ondes de l’âme et des semences du cœur, je connais sèves et goût, je sais l’ardent retour.

Aubes profanes qui nous tirent des marécages, mains et voix qui déplacent nos pierres tombales nous offrent souffles et clarté.

Sursauts du jour à jour, nés d’un regard aimant, issus d’une parole, rayon au creux des brumes, pluie sur nos déserts, ainsi de petites morts en brèves résurrections, les heures entraînent les heures jusqu’au concert final de l’incernable secret.

Comme nous le suggère le poème d’Andrée Chedid, il faut peut-être renoncer à aborder Pâques par un acte de compréhension de ce que serait la Résurrection, avec majuscule et au singulier. Nous devrions plutôt rechercher, dans l’écoulement de nos journées, les multiples résurrections qui nous font adhérer à la vie. Notre monde est peut-être en train de voir mourir, en ce moment, une certaine manière de fonctionner et de vivre. Saurons-nous lui suggérer d’aller de l’avant sans chercher à retenir ce qui n’est plus ?

Joyeuses Pâques à tous, dans l’espérance de la résurrection !

Didier Petit

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