Prédication du 21/02/2021

Prédication par Didier Petit

Textes : Marc I 12-15, Genèse IX 8-17

 

Genèse 9, 8-17 (Marc 1, 12-15)

 

Quarante jours et quarante nuits avec des bêtes sauvages : drôles de quarantaines, tant dans l’histoire de Noé que dans le commencement de l’Evangile de Marc ! Ces périodes de quarantaines bibliques sont souvent synonymes de mise à l’épreuve, de préalable à une conversion ou un ministère, de marche vers la liberté également, s’il on veut bien étendre symboliquement ces quarante jours aux quarante ans passés dans le désert par le peuple hébreu.

Ces quarantaines-là semblent nous entretenir d’autre chose que de ce qui nous préoccupe depuis bientôt un an. Voici, pour comparer les différentes situations, la définition qu’on nous donne d’une quarantaine. Je la tiens de Wikipédia, alors c’est sûrement vrai :

« La quarantaine consiste à isoler des personnes, des animaux, ou des végétaux durant un certain temps, en cas de suspicion de maladies contagieuses, pour empêcher leur propagation. En empêchant les personnes d’avoir des contacts avec des individus sains se trouvant à l’extérieur de la zone de confinement, on rend la contagion impossible et les maladies infectieuses disparaissent d’elles-mêmes. »

Peut-on trouver quelques points communs entre nos deux textes bibliques et cette définition toute médicale ? Assez peu, en réalité. Il est bien question d’enfermer des personnes, des animaux et des végétaux pendant un certain temps, dans l’histoire de Noé comme dans les dispositions d’une quarantaine médicalement justifiée. Mais peut-on dire que, dans tout le cycle du Déluge, Dieu s’est contenté d’installer quelques « gestes barrières » pour éviter une contagion ? Il semble que non. L’humanité, dans son ensemble, avait l’air d’être bien atteinte et surtout incurable, au point que Dieu a souhaité l’euthanasie du grand malade, par noyade, après quarante jours et quarante nuits de pluie ininterrompue. Ce n’est plus de la prophylaxie, c’est une mise à mort ! Bon débarras…

La comparaison s’arrête donc là. L’objectif recherché, en particulier, est très différent : dans le cas de la quarantaine, la suspicion de contagion pèse sur ceux du dedans, alors que dans l’histoire du Déluge, il s’agit de la certitude de fuir la perdition qui sévit au-dehors ! Certitude de la fuite contre suspicion de la contagion : aucun point commun, si ce n’est qu’il y a bien deux camps que tout oppose. Le camp du Bien contre l’axe du Mal, c’est presque de la géopolitique sur fond de moraline : on est mal partis !

Heureusement qu’il y a Marc et son désert, pour nous aider à sortir de ce huis-clos un peu stérile. Dans le récit de la tentation de Jésus, il n’y a plus de camps bien délimités comme dans notre comparaison précédente, il y a unité de temps et de lieu, comme au théâtre : Jésus partage ce désert avec Satan, les bêtes sauvages et les anges. Peut-on encore parler de désert, avec tout ce monde ?

Mais c’est surtout parce que tout se passe dans le même lieu que la tentation au désert s’éloigne autant des lieux à fuir que des lieux de refuge : le désert de Marc n’est ni l’un ni l’autre, il est au contraire l’endroit où tout se vit, l’endroit où il faut être absolument, the place to be ! Jésus n’essaie pas d’empêcher la contagion d’un monde mauvais, il ne se considère pas non plus comme un pestiféré qui, par égard pour les autres, leur vie et leur santé, s’exilerait le temps que ses maladies infectieuses spirituelles ou morales disparaissent d’elles-mêmes…

Le voyage au désert n’est pas une retraite spirituelle où l’on va chercher un supplément d’âme, il représente les déambulations dans la vie de tous les jours à la recherche de son « chez soi » et de sa raison d’être, comme un peuple qui tourne en rond pendant quarante ans, en mélangeant nostalgie et espérance, dans un long huis-clos avec lui-même.

C’est précisément ce que Jésus va faire au désert : affronter le mal face à face, assumer cette unité de lieu et de temps avec Satan dans le périmètre sans doute, mais aussi avec des anges et des bêtes sauvages qui, loin de le menacer, le servent et le nourrissent, anticipation de l’harmonie du monde sous la royauté du Messie dont parle Esaïe (11, 6-9) : « Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau. Le veau et le lionceau seront nourris ensemble, le petit garçon les conduira. La vache et l’ourse auront même pâture, leurs petits, même gite. Le lion, comme le bœuf, mangera du fourrage. Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra. Sur le trou de la vipère, le jeune enfant étendra la main. Il ne se fera ni mal ni destruction sur toute ma montagne sainte, car le pays sera rempli de la connaissance du Seigneur, comme la mer que comblent les eaux ».

Les animaux qui servent Jésus dans notre texte sont ces anciens dangers qu’on a su domestiquer en transformant des bêtes dangereuses en une foule d’aidants et de soutiens. Exactement comme quand Esaïe annonce que nous pourrons changer les armes qui tuent en outils qui nourrissent, les épées changées en socs de charrues.

Marc ne présente pas un désert thérapeutique, mais la vie comme elle va, un seul monde où l’on affronte ses propres penchants : le mal n’est pas ailleurs, chez les autres, Jésus affronte la séduction de Satan sur lui-même. C’est peut-être dans le symbole de l’arc-en-ciel, à la fin du récit du Déluge en Genèse 9, qu’on trouve la meilleure image de la vie elle-même.

Quand on voit un arc-en-ciel, on ne sait jamais d’où il part, le début est caché par une maison ; mais on ne sait pas non plus où il se dirige, l’autre extrémité disparaît derrière un arbre. Une origine lointaine et floue, une destination inconnue : la vie, quoi ! C’est peut-être ce qu’a voulu dire la romancière Cécile Wajsbrot dans son roman « Mémorial » : “Nos vies forment une courbe, un arc-en-ciel qui se referme et dont les extrémités vont se rejoindre derrière un horizon, ou sous la terre.”

Après cet épisode de la tentation au désert, il semble que la vie comme elle va soit le seul théâtre où nous puissions déambuler. Non pour tourner en rond, mais pour affronter face à face l’être problématique que nous sommes tous. A la fin de la tentation au désert, Jésus ne changera pas de monde en revenant vers les autres, il se contentera de recruter des disciples et accomplira ses premières guérisons : la belle-mère de Simon-Pierre qui avait de la fièvre et un lépreux. Autant dire : des gens qu’on hésitait à approcher, par peur de la contagion ! Aucune de ces deux personnes n’a été placée en quarantaine ni confinée jusqu’à nouvel ordre, au contraire : tous deux ont vite réintégré le monde des vivants.

La prochaine fois que vous verrez un arc-en-ciel, à pied ou en voiture, vous ne chercherez plus d’où il part, ni où il va. Ce serait chercher au mauvais endroit. Vous vous souviendrez qu’il est une belle image de la vie qui se donne à voir en partie. Vous penserez aussi qu’il est regardé en même temps que vous par tous ceux qui attendent quelque chose de cette vie. Même Dieu paraît-il… Il vous reviendra peut-être en mémoire ce poème de Prévert :

« Le bonheur, en partant, m’a dit qu’il reviendrait

Que quand la colère hisserait le drapeau blanc, il comprendrait

Le temps du pardon et du calme revenu, il saurait

Retrouver le chemin de la sérénité, de l’arc-en-ciel et de l’après…

 

Le bonheur, en partant, m’a promis de ne jamais m’abandonner,

De ne pas oublier les doux moments partagés,

Et d’y écrire une suite en plusieurs volumes reliés,

Tous dédiés à la gloire du moment présent à respirer… »

 

Lorsque nous pourrons tous ressortir sans nos masques et sans nous laver les mains toutes les dix minutes, il faudra se souvenir de ce poème qui nous rappelle qu’il y a toujours quelque chose après un arc-en-ciel. Après tout, toutes les maladies infectieuses, tôt ou tard, disparaissent d’elles-mêmes. C’est Wikipédia qui le dit, alors c’est sûrement vrai…

Didier Petit

 

 

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.