Prédication du 07/02/2021

Prédication par Didier Petit

Textes : Genèse II 18-24, Marc X 2-16

 

Genèse 2, 18-24, Marc 2, 1-16

Dans l’Évangile de Marc, on navigue souvent par gros temps et pas seulement sur le Lac de Tibériade. De violentes bourrasques en haute mer, un orage de fin d’après-midi ou une mauvaise mousson qui s’attarde un peu trop : le climat est souvent rigoureux et les caprices du temps peuvent venir de partout. Il n’est pas question, vous vous en doutez, du temps qu’il fait, mais des drames qui se nouent et se dénouent, des acteurs de l’histoire évangélique où Jésus s’achemine lentement mais sûrement vers une mort annoncée et une résurrection que personne n’attend.

Hier, le temps était maussade pour les disciples : des ambitions mesquines les poussaient à se demander qui était le plus grand. Un exorciste indépendant empiétait sur leur territoire et menaçait leur monopole de guérisseurs estampillés par une concurrence déloyale.

Demain, des nuages encore épais décideront Jacques et Jean à demander à Jésus s’ils peuvent poser leur séant, l’un à sa gauche et l’autre à sa droite. Plus tard encore, un figuier sans figues apprendra sa disparition prochaine, préfiguration d’un Grand Temple qui disparaîtra, lui aussi faute de fruits. Et puis, il y aura la trahison, l’arrestation, la fuite, le reniement, la Croix, la fin de tout. Mais les nuages finiront par se déplacer, lourdement, comme l’énorme pierre qui bouche l’entrée du tombeau : le Maître n’est plus là, il nous précède en Galilée, le temps est au beau fixe ! Pas trop tôt…

Mais en attendant le retour du plein soleil de midi, mauvaise nouvelle pour aujourd’hui : préparez vos cirés jaunes et vos bottes en caoutchouc, le temps va encore se gâter ! Dans notre texte du jour, une petite escouade de Pharisiens embusqués se met en tête de tendre un piège à Jésus. De quoi s’agit-il ?

En posant la question : « Est-il permis de répudier sa femme ? », ces érudits n’envisagent qu’une rupture unilatérale du lien qui unit le mari et sa femme. Ils ne font que se reporter à Deutéronome 24 où l’on apprend qu’un homme peut renvoyer sa femme dès lors qu’elle ne lui plait plus, ou bien encore qu’il trouve en elle « quelque chose d’inconvenant ». La procédure est simple : une lettre recommandée avec accusé de réception, le cachet de la poste faisant foi. Nos savants rusés demandent, au fond : « Est-ce légal, conforme à notre Loi, qu’un homme chasse sa femme pour convenances personnelles ? » La possibilité qu’une femme puisse faire la même chose n’est pas envisagée, vous l’aurez compris.

La réponse de Jésus ne se fait pas attendre : cette loi fort tardive n’est là que pour se plier à leur dureté de cœur. Ce vers quoi Jésus renvoie, ici, c’est une volonté divine originelle, bien supérieure à nos petits arrangements, nos petits règlements susceptibles d’être mille fois remaniés, notre art de l’esquive. Voilà pourquoi il rappelle la loi d’origine exposée en Genèse 2, pour éviter les pâles copies, les mauvais plagiats.

Ce passage très connu de la Genèse culmine dans l’affirmation que la volonté de Dieu pour l’homme et la femme est de ne plus former qu’une seule chair, c’est-à-dire l’unité profonde entre les êtres, une unité fondamentale tant physique qu’intellectuelle qui est aussi le point de départ de la relation à Dieu. Voilà ce que signifie « faire une seule chair ».

Il en aura fallu du temps à cet homme seul pour trouver quelqu’un dont il puisse dire « Os de mes os, chair de ma chair ! » ou, si vous préférez : « Voici un autre moi-même ! » Dieu lui a donné pouvoir de nommer les choses et toute la Création y est passée : le règne minéral, le règne végétal, le monde animal. Dans le tableau de Mendeleiev, de l’atome d’hydrogène au plus complexe des éléments chimiques, il a tout répertorié ; de la pâquerette au baobab, il a tout classé ; du cafard au rhinocéros, il a tout étiqueté. Rien ! Il est toujours aussi seul…

Dieu procède alors à une frappe chirurgicale. « Ton autre toi-même, c’est comme ton autre côté, c’est pour cela que vous êtes de la même matière. » Jésus renvoie à la seule loi capable de nous dire qui nous sommes, comment nous devons nous considérer les uns les autres et comment nous pouvons vivre ensemble.

Et Jésus de conclure : « Que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni ! » Le verbe qu’on nous a traduit par « séparer » a donné, en français, le verbe « apostasier », c’est-à-dire « rejeter », « reléguer » ou « bannir ». Chaque fois que nous nous rejetons mutuellement, dans quelque circonstance que ce soit, nous mettons en pratique ce bon vieux principe qui consiste à « diviser pour mieux régner ». Si le principe diabolique peut prendre un visage familier, c’est bien celui-ci. Reconnaissons-le : ça nous arrive fréquemment ! C’est même un principe de gouvernance universellement reconnu pour ses mérites : c’est un excellent moyen de prendre le pouvoir et surtout de le garder.

Ce que Jésus rappelle ici dépasse donc de très loin une réponse précise à l’étude de cas que lui proposent les Pharisiens pour le piéger. Jésus prend la parole de manière divine, c’est-à-dire qu’il regarde les choses d’en-haut, pour mieux nous dire : « Chaque fois que vous séparez ce que j’ai uni, vous défaites ce que j’ai fait, vous détissez ce que j’ai patiemment tissé. Chaque fois que vous faites cela, vous détruisez toute possibilité de voir dans l’autre un autre vous-même, vous êtes littéralement diaboliques ! »

Qu’est-ce que ce texte peut nous apprendre sur nous-mêmes, indépendamment de la question mesquine de nos spécialistes ? Que peut-il nous dire également sur l’église que nous voulons être ?

À l’évidence, Jésus détourne la question posée pour répondre au-delà, il va plus loin, plus profond. Et si nous sommes invités individuellement à favoriser, préserver ou restaurer toutes les possibilités de voir dans l’autre un autre nous-mêmes, nous y sommes aussi conviés collectivement, en tant qu’église. Ceci est possible justement parce que Jésus a élevé le débat, nous a fait quitter un exemple très éloigné de la règle pour nous ramener à la règle, celle qui nous dit ce que nous sommes.

C’est donc en tant qu’église qu’il nous faudra éviter d’apostasier tout ce qui passe à notre portée et qui ne nous paraît pas conforme à nos attentes. Le monde dans lequel nous sommes envoyés comme disciples n’a pas à se conformer à quoi que ce soit, mais il doit être lui aussi rappelé à la seule règle qui vaille et que nous devons pratiquer entre nous : tisser des liens, réunir ce qui est séparé, considérer les autres comme d’autres nous-mêmes. C’est ainsi que nos églises seront une seule chair avec ce monde. Le Royaume commence quand une église s’écrie en voyant le monde : « Voici un autre moi-même ! ».

À la fin de notre texte, il est question d’enfants. La réaction des disciples ne se fait pas attendre, elle est conforme à leur attitude habituelle : ils rabrouent ces enfants et les chassent le plus loin possible. Ne plus apostasier par réflexe, ce n’est pas encore pour aujourd’hui, apparemment ! Pourtant, à travers les nuages épais de notre volonté d’exclure, de chasser, de rabrouer et de répudier, le plein soleil de midi commence à percer. Le Maître est là, tout proche. Il est au zénith, il n’y aura bientôt plus d’ombre à la surface du sol.

Les prévisions de Météo France indiquent, pour aujourd’hui, des températures allant de – 2 à 6 degrés avec 50% de précipitations. Mais les jours qui viennent verront le ciel se dégager pour faire place à de belles éclaircies ! Vous voyez : tout s’arrange…

Didier Petit

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