Prédication du 29/11/2020

Prédication par Didier Petit

Texte : Marc XIII 31-37

 

Marc 13, 31-37

L’appel à la veille que nous adresse Marc fait suite au discours sur la fin des temps qui s’achève au verset 32. Voilà pourquoi j’ai commencé la lecture en reculant un peu de deux versets, même si le texte du jour commence en réalité au verset 33.

C’est important que Marc nous rappelle cette réalité, parce qu’elle contrecarre notre besoin de maîtriser les plannings et les horloges. Le jour et l’heure, personne ne les connaît, si ce n’est le Père. L’alternative radicale est déjà là. Ou bien vous fixez votre attention sur l’ici et maintenant, seule réalité disponible, ou bien vous vous dispersez entre passé et avenir, entre nostalgie et attente sans objet précis.

Quand on pense à tous ceux qui ont essayé de faire des calculs sur la fin des temps, on ressent un léger vertige et aussi une envie de sourire. Entre ceux qui prévoyaient le retour de Jésus à une date précise et qui ont dû refaire plusieurs fois leurs additions, et ceux qui ont cru lire la date de la fin du monde dans du marc de café, toutes ces tentatives ont fini en farce. La grandiloquence des prédictions se dégonfle toujours, comme une baudruche, pour finir en non-événement ! C’est un peu comme le soit disant bug de l’an 2000 : tout devait s’effondrer, une apocalypse informatique allait nous plonger dans l’obscurité ! Pour en avoir le cœur net, j’ai retiré de l’argent dans l’unique distributeur d’un petit village de la Sarthe le matin du 1er janvier 2000 : ça marchait parfaitement ! En regardant mes billets, je me suis fait la même réflexion que le Général Alcazar après son énième coup d’état avorté : « Caramba ! Encore raté ! »

On ne nous parle pas de calculs, ici, ni de prédictions, mais d’une certaine manière de vivre qu’on appelle « la veille » ! Elle n’est pas une possibilité parmi d’autres puisque les versets précédents s’emploient à ruiner les autres options : nous n’avons pas le secret du temps, pas plus qu’Adam et Eve n’avaient le secret de la connaissance de ce qui est bon et de ce qui est mauvais. Une seule solution par conséquent : veiller !

On pourrait objecter que cette idée de veille est problématique. Vivre enfermé dans un petit laps de temps qui passe vite, est-ce possible ? Envisager la vie sous le seul angle de la tension et de l’attente fiévreuse, est-ce souhaitable ? L’apôtre Paul avait déjà dû répondre aux Thessaloniciens qui avaient pris ce programme au pied de la lettre : « Le Christ doit revenir bientôt, comment devons-nous faire pour vivre l’imminence de ce retour ? » Vous connaissez la réponse de Paul dans sa 2e Lettre : « Je sais que vous attendez son retour comme s’il allait revenir d’une seconde à l’autre. Mais en essayant de vivre entre deux secondes, vous avez arrêté de vivre tout court. Dorénavant, vous vivrez dans un temps plus long, plus habitable, avec de l’espace pour respirer ! » En somme, à ceux qui pensent pouvoir faire de l’instant un endroit pour vivre, Paul rappelle la nécessité de ne pas s’enfermer dans quelque chose de trop petit.

En favorisant la veille, n’est-ce pas une vie invivable que Marc essaie de nous « vendre » ? A moins que la veille renvoie à autre chose… La veille n’est pas une frénésie de l’instant, elle nous apprend simplement à attendre autrement. Les fanatiques de la calculette ne peuvent envisager qu’une date : ce Royaume, ce retour du maître, c’est pour quand ? Mais nous savons bien que ce genre d’attente est illusoire. Alors, préférer la veille, c’est privilégier un retour omniprésent, un retour permanent du maître. Le temps que nous vivons alors est habité pleinement, non pas dans l’urgence ou la fébrilité mais dans la joie de l’instant !

Ne pourrait-on pas traduire le mot « veille » et le remplacer par d’autres mots comme « disponibilité », par exemple. Marc nous parle d’une forme de conscience quotidienne particulière où chacun éprouve sa disponibilité dans l’instant, pour soi et pour les autres. C’est très différent d’une attente fébrile mais sans objet comme une date incalculable. C’est très différent d’une attente trompée comme dans Le Désert des Tartares de Buzzati, où l’on attend un ennemi qui ne vient pas et qui se décide à venir quand on ne l’attend plus. C’est très différent, enfin, d’une fausse attente comme dans En attendant Godot de Beckett, où un personnage annoncé ne vient jamais, laissant les personnages faire semblant d’attendre en espérant presque que l’absent n’aura pas le mauvais goût de se pointer…

Et si Marc nous parlait de la veille comme d’une manière de donner plus de consistance au temps. C’est un peu comme si on représentait le temps par un trait de crayon sur une feuille blanche. A une certaine distance, avec un regard ordinaire, on ne voit que ce trait continu, sans épaisseur particulière. Mais en se rapprochant et en faisant un effort d’attention, on découvre quelque chose de plus épais, plus complexe, plus irrégulier, plus beau aussi. On croirait presque lire quelque chose… C’est comme si Marc nous disait de changer notre regard sur la vie, simplement en décidant de nous voir nous-mêmes et de voir les autres en nous rapprochant et en faisant un effort d’attention. Veiller, c’est peut-être veiller sur quelqu’un…

C’est sans doute parce qu’un surcroît d’attention est attendu de notre part qu’on nous parle aussi de ce mystérieux gardien de la porte. Garder, surveiller, être une sorte de sentinelle, c’est encore autre chose ! Y a-t-il un rapport avec la veille ? Le rôle de ce portier est très important, non pas parce qu’il est posté, immobile, devant une porte, mais parce que sa mission, sa raison d’être est d’être à l’interface entre deux mondes, l’intérieur et l’extérieur.

Ce n’est pas sans rapport avec la veille puisque c’est ce qui dit le mieux notre capacité à nous tenir à la limite, à la frontière du monde, comme pour mieux apprendre à tisser des liens, bâtir des ponts ou des passerelles. C’est aussi une forme de veille, elle dit peut-être comment nous devons oser la fraternité quand tout nous en dissuade. Le chant du coq qui achève le récit de Marc n’est d’ailleurs qu’un symbole de plus de l’éveil ou du réveil, une petite résurrection…

Finalement, la veille dont parle notre texte est sans rapport avec l’idée que nous nous faisons de l’attente, thème que nous croyons absolument lié avec la période de l’Avent. Le temps de l’Avent est bien le moment de l’année où nous cessons d’attendre pour devenir vigilants, le moment où nous cessons de nous projeter constamment en avant pour mieux réintégrer le présent. C’est le philosophe Nicolas Grimaldi, dans son Traité des solitudes, qui dit très bien cette importance du présent :

« L’attente est manière de s’expatrier du présent en le disqualifiant : parce que le propre de l’attente est d’être uniquement attentive à ce qu’elle cherche et jamais à ce qu’elle trouve, parce que le présent est par définition vide de ce qu’on attend, l’attente le considère généralement comme aussi peu que rien. »

Le mot « Avent » est de la même famille que le mot « avènement », il renvoie bien à quelque chose qui se saisit et s’apprécie dans le présent. Il n’a donc rien à voir avec la chronologie, l’écoulement du temps, comme le mot « avant ». Le temps de l’Avent que nous commençons aujourd’hui est bien le moment de renouer avec un évènement (ou un avènement) qui est déjà là…

Didier Petit

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