Prédication du 18/10/2020

Prédication par Didier Petit

Textes : Matthieu X 28, Luc XII 32

 

La peur… qui fait peur (Matthieu 10, 28 ; Luc 12, 32)

Je ne suis pas spécialiste de la peur. Je suis donc obligé de faire confiance à ma propre expérience et aux définitions que d’autres établissent patiemment à partir de la leur. Il existe plusieurs définitions de la peur, elles ont toutes leur intérêt et leurs partis-pris. La psychologie donne celle-ci : « Des situations de menaces ou de danger physique ou psychologique nous mettent dans un état émotionnel spécifique, souvent accompagné de réactions physiologiques : tremblement, sueur, maux de ventre ou d’estomac, accélération du pouls. Cet état est normal et même positif lorsqu’il nous conduit à réagir en évitant ou en surmontant ce danger. En revanche lorsque la peur est la conséquence de phobies ou d’un état chronique d’anxiété sans objet, elle prend un tour pathologique. »

Quelle drôle d’idée, a priori, de distinguer entre une « bonne peur » et une « mauvaise ». Mais, quand on y réfléchit bien, la distinction ici faite permet déjà de dégager une chose intéressante : la bonne peur est une force pour surmonter, elle exprime la vigueur et l’attachement à la vie ; la mauvaise peur est la maladie humaine du recroquevillement, volontaire ou inconscient. La vie tournée vers l’extérieur ; la mort en-dedans : deux pulsions concurrentes, en quelque sorte.

Mais il y a aussi d’autres définitions possibles. La philosophie, souvent plus à l’aise avec les concepts abstraits qu’avec des tremblements ou des sueurs froides bien réelles, préfère souvent l’angoisse à la peur. L’angoisse se distingue de la peur, qui est toujours la peur de “quelque chose”; l’angoisse est plutôt la peur de “rien de particulier”, d’où son caractère diffus, particulièrement inquiétant. Elle est le révélateur de l’absurdité de l’existence.

Ici, la definition de l’angoisse renvoie advantage à la “mauvaise peur” de tout à l’heure : une sorte d’affaissement de la force vitale, ou bien un repli morbide. De quoi sommes-nous atteints, à vrai dire ? De peur ou d’angoisse ?

Notre société vit sous le régime de la peur, et personne n’y échappe. Le langage de la peur est partout, tout le monde a peur de quelque chose, et ça se sent. Les vieux ont peur de la mort, les « un peu moins vieux » de la déchéance de la vieillesse, ceux qui ont la chance d’avoir un emploi ont peur de le perdre, et les plus jeunes ont peur de ne pas en trouver ; tout cela s’ajoute à l’angoisse de trouver le bon conjoint, de réussir ses études, les enfants ont peur de redoubler, les tout petits craignent que leurs parents les abandonnent. Enfin, le flux d’information nous abreuve de nouvelles qui assombrissent encore le tableau : réchauffement climatique, la surpopulation, la pollution, la crise économique, violence politique, pandémie, couvre-feu. Et là, on peut parler d’augmentation du niveau moyen d’angoisse…

Quelle bizarrerie que ces textes bibliques qui nous encouragent, envers et contre tout : « n’ayez pas peur ». Jésus le dit un nombre considérable de fois. Et la tradition chrétienne prétend que cela se trouve 365 fois dans toute la Bible : une fois pour chaque jour de l’année. Inlassablement, la Bible nous dit : « n’ayez pas peur ».

Et pourquoi d’ailleurs n’aurions-nous pas peur ? En quoi la foi peut-elle nous aider à vaincre cette peur ? Il y a deux grandes catégories de réponses à cette question.

La première catégorie est centrée sur l’idée que toutes ces peurs sont d’ordre matériel alors que le monde matériel n’est de toute façon qu’une ombre qui passe, de la poussière qui retourne à la poussière. L’Évangile nous incite à investir dans le domaine du spirituel qui est celui du sens, de l’amour, du partage, de la grâce. Or quelle que soit la situation matérielle, il est toujours possible d’avoir en ce sens une vie belle, harmonieuse, pleine de richesse, de profondeur et de bonheur. « Ne craignez pas ceux qui peuvent tuer le corps dit Jésus, et qui ensuite ne peuvent rien faire d’autre, craignez plutôt ceux qui peuvent tuer votre âme. » (Matt. 10, 28).

La deuxième catégorie de réponses repose sur la confiance dans l’action concrète de Dieu : les choses semblent pouvoir aller mal, mais la providence veille, et Dieu fera ce qu’il faut pour nous sauver du pire. Il faut pour cela croire en un Dieu qui agit dans le monde, ce que tout le monde, manifestement, ne croit pas. Et c’est en contradiction avec notre propre expérience. Nous voyons des personnes extrêmement croyantes et priant beaucoup affronter des épreuves insupportables, contracter des maladies effroyables, être confrontées à des situations terribles, et les croyants ne sont à l’abri de rien. Tout cela fait que la foi devient problématique pour beaucoup.

Nous sommes bel et bien responsables de nos vies, appelés à agir, à lutter pour que notre histoire ne devienne pas un immense chaos, ce qu’elle est parfois. Quand Luc dit cette phrase sereine : « Ne crains point, petit troupeau; car votre Père a trouvé bon de vous donner le royaume » (Luc 12:32), il place l’ensemble de la vie humaine devant le choix de la confiance, sans nier l’existence de la peur ; au contraire, il semble les relier : la foi rejoint cette peur salutaire qui masque en réalité notre attachement à la vie, notre force qui surmonte.

Pour les disciples du chapitre 10 de Matthieu, la rencontre avec Jésus a été bouleversante, elle peut se faire pour nous par toutes sortes de moyens, directs ou détournés : les personnes rencontrées, les circonstances, certaines paroles et certains gestes, certains livres, aussi. Comme nous n’avons plus le privilège de l’entendre en personne nous envoyer expulser les démons, c’est cette multitude de voies possibles qui est désormais notre lot quotidien. Mais si la rencontre est déroutante, c’est parce que Jésus s’est acharné à voir le monde autrement que nous. Et surtout, son Dieu a très vite cessé de ressembler au nôtre.

L’humanité n’a jamais fait autre chose que de se forger des dieux à son image : un fétiche protecteur parmi d’autres, un complément au petit drapeau de la tribu, un chef plus ou moins tyrannique à l’image du petit roitelet local, un être omniprésent et pourtant invisible voire absent, un principe explicatif du monde qui satisfait l’esprit jusqu’à ce qu’on trouve plus convaincant… On a vraiment tout essayé !

Nous avons tout essayé mais nous n’avons pas pour autant découvert le moyen de le trouver fréquentable, ce dieu lointain : trop évanescent, pas assez « domestique », suspect de reprendre sa liberté à tout moment et de ne plus s’occuper de nos angoisses et de notre peur du vide.

C’est pourtant bien naturel de vouloir exister face à son dieu, mais pour cela il faut organiser un vrai système de coexistence, si possible pacifique. La société du temps de Jésus avait réussi, comme toutes les sociétés y compris la nôtre, à inventer un de ces systèmes où l’on peut vivre en bonne intelligence avec le dieu qu’on s’est fabriqué, un système fait d’accommodements divers, de négociations subtiles. Le clergé de l’époque savait quoi faire pour apaiser le courroux du dieu, et remettre les pendules à l’heure.

Jésus trouvait, lui, que le compte n’y était pas. Tout son ministère a consisté à s’opposer à ce système d’accommodements, d’échanges et de transactions. En suivant son enseignement dont le programme figure dans le Sermon sur la Montagne, une autre manière de vivre dans le monde est née pourtant, non pas de manière éclatante et définitive, mais au moins de façon embryonnaire, puisqu’un embryon – malgré sa fragilité et son inachèvement – n’est pas autre chose que la promesse d’une naissance ou d’une éclosion.

Ce qui surprend dans ce chapitre 10, c’est que Jésus a bien conscience de s’adresser à des disciples apeurés. Il pourrait leur faire des reproches : « Après le Sermon sur la Montagne, vous devriez être bardés de certitudes, emportés par l’enthousiasme… Au lieu de cela, vous claquez des dents … » Mais Jésus ne dit pas ce genre de choses ; il dit plutôt : « Celui qui est mon Père et qui voudrait aussi être le vôtre vous attend partout où il sera question de votre liberté. Mais vous ne pourrez pas être libres tant que vous aurez peur. »

Dans l’encouragement de Jésus à ses disciples : « N’ayez pas peur de ces gens-là », il y a toute l’invitation à préférer un Dieu qu’on attend à un Dieu qui nous attend au tournant. Et tout cela promet de ne pas être très facile, d’où les avertissements du début du chapitre.

Jésus a payé très cher ce rappel d’un Dieu que personne ne peut manipuler : on lui a reproché au fond de saper tout ce qui nous rassure : les certitudes, les bonnes pratiques et les commémorations qui permettent de souder les rangs. Il est dangereux de s’attaquer à des faux dieux dont on fait commerce, pour choisir un Dieu qui nous échappe aussi sûrement qu’un avenir encore à construire. Jésus a pourtant entrevu la postérité que pouvait avoir le Dieu des prophètes, malgré la persistance des dieux fabriqués dont on se contente d’attendre encore de temps en temps quelques menus services.

Eviter la « peur », ici, et c’est – je crois – la vraie et grande nouveauté des écrits bibliques, c’est comprendre que Dieu nous rejoint dans notre « force qui surmonte ». Il n’est pas dans le feu ni dans le tremblement de terre ; il n’est pas non plus dans l’affaissement ni le recroquevillement, il est le Dieu des gestations qui aboutissent.

Didier Petit

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