Prédication du 11/10/2020

Prédication par Didier Petit

Texte : Jean XII 12-26

 

Jean 12, 20-26

Quelques Grecs, nous dit-on, sont venus de loin pour « voir » Jésus. On ne nous parle pas beaucoup des Grecs dans les Évangiles. On y rencontre, c’est vrai, toutes sortes de gens plus ou moins bizarres. Des prophètes itinérants habillés de peaux de bêtes et qui mangent des sauterelles et du miel sauvage, on en a vu. Des marchands vautrés dans le Temple et occupés à vendre leurs bestioles et leur verroterie, c’est arrivé aussi. Des Zélotes revanchards, nationalistes teigneux furieusement anti-Romains, on en a aperçu quelques-uns, même dans l’entourage de Jésus. Des Pharisiens qui se chamaillent avec des Saducéens, des centurions romains qui passent par là… Tout cela, on a vu. Mais des Grecs… pas souvent !

Et puis qu’est-ce qu’ils viennent faire à Jérusalem, mêlés aux pèlerins juifs ? Leur présence ne peut s’expliquer que par des raisons spirituelles ou religieuses. Ils veulent voir Jésus. Mais pourquoi ? Par pure curiosité ? Le texte ne nous permet pas de conclure qu’il y aurait chez eux une curiosité malsaine ou mal placée : ce ne sont ni des touristes, ni des badauds.

Ils sont venus assister à la Pâque juive, c’est surtout cela qui les intéresse. En ce qui concerne Jésus, la rencontre est volontaire, bien entendu, puisqu’ils demandent à le voir. Mais on sent bien que c’est le petit événement dissimulé dans le grand. En rencontrant Jésus, ils vont pouvoir faire d’une pierre deux coups, ce sera la cerise sur le gâteau…

Or, la rencontre va être déterminante, au point de repousser tout le reste au second plan. Jésus les accueille avec des propos déroutants : « Si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul ; si au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance. » Autrement dit : « Tu dois te perdre pour te retrouver, disparaître pour réapparaître sous une autre forme. » On a beau être Grec et matinal, personne n’est prêt à entendre ce genre de discours, d’autant plus qu’il est question de mort.

Et pourtant, malgré la nécessité d’une mort annoncée, il n’y a aucune morbidité dans ce passage, bien au contraire. C’est une promesse de fertilité que Jésus adresse à ces voyageurs curieux, une multiplication de la vie à l’infini. Et en faisant cela, il ne fait que leur rappeler la signification première de la Pâque juive. Il faut bien mourir à soi-même, devenir quelqu’un d’autre pour quitter la terre d’Égypte où l’on est esclave ; et puis, une fois sorti de cette terre-là, chacun se remet à vivre en plénitude. Et c’est la Terre Promise.

Jésus annonce ici : tu dois renoncer à vivre par et pour toi-même seulement, parce qu’en continuant à revêtir ces oripeaux, cette espèce d’écorce tu finiras seul et aussi stérile qu’un caillou ! Pas facile à entendre, ça vous secoue un homme, même un Grec !

Ce message, pourtant simple, peut-il trouver chez nous une terre suffisamment accueillante pour se développer et porter du fruit ? Pas forcément. Nous avons du mal à comprendre que l’image utilisée ici par Jésus ne nous promet pas (ou pas seulement) un accroissement, un gain, une quantité supérieure. Nous avons du mal à comprendre qu’il est plutôt question ici de vivre autrement. La quantité évoquée par l’expression « du fruit en abondance » nous renvoie en réalité à une qualité : nous sommes invités à être autrement, et non pas à avoir davantage.

Le besoin d’avoir nous renvoie à la peur de manquer. Or cette peur est si bien partagée, si universelle, qu’on la rencontre invariablement dans toutes les parties du monde, qu’on y vive dans l’abondance ou la pénurie. Nous avons constamment, toujours et partout, peur de manquer de quelque chose. Être autrement, c’est aussi un besoin partagé par beaucoup. Mais, en réalité, nous privilégions la plupart du temps la question de l’avoir. C’est presque devenu un réflexe.

Imaginez que vous êtes invités dans une soirée où vous ne connaissez personne. Vous allez d’une personne à l’autre en essayant de faire connaissance et, soudain, quelqu’un engage la conversation avec vous. De quoi allez-vous parler ? Vous avez le choix entre des centaines de sujets possibles, mais vous ne tarderez pas à parler boulot : « Qu’est-ce que vous faites dans la vie ? » Avec un minimum d’imagination, sachant l’âge de votre interlocuteur, le poste qu’il occupe et en supposant une évolution de carrière même très moyenne, vous pourrez facilement déduire son salaire brut annuel. Ensuite, l’un des sujets préférés concerne l’appartement ou la maison : « Où habitez-vous ? » Ici, il sera question de mètres carrés loi Carrez, charges, ascenseur, local à poussettes, garage, emprunt sur 25 ans à taux variable, etc. et, au bout du compte, vous pourrez mettre assez facilement un prix sur l’endroit où le mammifère qui vous parle a creusé sa tanière. Et, en slalomant entre les convives avec votre assiette en carton, vous pourrez renouveler l’expérience un grand nombre de fois : assez souvent, lorsque vous demanderez « Qui êtes-vous ? », on vous répondra « Voilà ce que j’ai ». Mais notre travail nous prend le tiers de nos journées et le fait d’avoir un toit au-dessus de nos têtes nous prend le tiers de nos revenus. Pas étonnant que ces questions cruciales occupent le tiers de nos conversations.

Il n’est pas question ici de choisir entre l’être et l’avoir, comme si c’était possible. On nous demande plutôt de bien faire la différence entre les deux démarches, et mettre autant que possible, le plus souvent possible, un surcroît d’être au milieu de notre besoin d’avoir.

Jésus parle en fin de compte de notre conversion toujours à refaire : laisser mourir notre vieil homme en le mettant régulièrement en terre, comme pour lui dire : « Adieu… jusqu’à la prochaine fois ! » Ce n’est que comme cela que nous pouvons accéder à une vie démultipliée : parce qu’elle laisse de côté, un moment au moins, les quantités qui règnent sur notre quotidien. Ceux qui comprennent cela mettent le grain de blé en terre et le laissent mourir pour vivre au centuple. Et c’est le Royaume de Dieu où rien de manque. Les autres restent prisonniers de leur peur de manquer. Et c’est le Règne de la quantité où ce qu’on possède ne suffit jamais.

Nos braves Grecs de tout à l’heure ont peut-être fait cette distinction vitale. Nous ne le saurons jamais. Souhaitons-leur de ne pas avoir fait tout ce voyage pour rien, pour ne repartir qu’avec quelques souvenirs touristiques. Faisons le pari que leur rencontre avec Jésus a changé leur manière de voir. Si c’est le cas, ils ont eux aussi quitté l’Égypte, le Règne de la quantité, le monde des échanges pas toujours équitables. Ils sont repartis chez eux en se demandant comment vivre au centuple sans avoir plus ni moins, sans avoir peur de manquer. S’ils ont repris leur route avec cette promesse, ils sont les premiers à avoir compris ce qu’est la mort et la résurrection.

La prochaine fois que vous serez invités dans une soirée où vous ne connaissez personne, en finissant votre taboulé au poulet, vous repenserez sûrement à ces braves Grecs et vous vous direz peut-être : « Ils n’ont pas fait le voyage pour rien ! » Quant à nous, si nous mettons le grain de blé en terre pour le laisser mourir, nous saurons aussi ce que signifie mourir et ressusciter. Et nous non plus, nous n’aurons pas fait voyage pour rien.

Didier Petit

 

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