Prédication du 04/10/2020

Prédication par Didier Petit

Texte : Genèse II 4-24

 

Genèse 2, 4b-24

Dans le chapitre premier de la Genèse, nous rencontrons le premier récit de la Création qui, en réalité, est plus récent que celui que nous allons redécouvrir aujourd’hui dans le chapitre 2. Ici, nous lisons le second récit de la Création. Il ne s’agit plus cette fois d’une liste complète de ce que Dieu crée : le ciel, la terre, la végétation, la faune et la flore, etc. Il y a une sorte de gros plan sur l’être humain et une réflexion sur sa condition, réflexion qui se continue au chapitre 3.

Il y a deux passages importants au chapitres 2 : la question de « l’arbre de la connaissance de ce qui est bon et de ce qui est mauvais »  qui joue un rôle important au chapitre 3 dans la désobéissance d’Adam et Eve ; et la création de la femme à partir de la côte de l’homme. Je commencerai par cette étrange histoire d’ablation d’une côte sous anesthésie générale.

Le Seigneur Dieu commence par l’affirmation d’un manque : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul ». « Homme » doit être rendu par « humain », et non par « mâle ». Cet humain vient d’être façonné avec de la terre, une terre animée par un souffle qui lui vient d’ailleurs. Le Seigneur Dieu place ensuite l’être humain dans un jardin pour le garder et le cultiver, et lui indique tout de suite une première limite, un premier interdit : « tu mangeras de tous les arbres du jardin mais de celui de la connaissance de ce qui est bon et de ce qui est mauvais, tu n’en mangeras pas. Le jour où tu en mangeras, tu devras mourir (tu deviendras mortel). »

Notre « ancêtre », pas encore différencié en homme et femme, donc l’humain en général, est décrit comme une condition unique, une « pâte » unique, qui aurait pu (ou aurait dû) se la couler douce, avec un cadre de vie pareil, mais apparemment un autre scénario a été choisi.

Le Seigneur Dieu veut autre chose pour lui. « Il n’est pas bon que l’humain soit seul » dit-il, « je vais lui faire une aide qui soit son vis-à-vis » – une aide, un secours, c’est le même terme qui est utilisé pour Dieu lui-même, en hébreu.

Nous sommes, dans ce texte, conçus comme des êtres de relation. Le Seigneur Dieu tente de façonner, de la même poussière de terre, des animaux de toutes sortes. L’Adam (l’humain originel) va leur donner, chacun, un nom. Mais cela ne suffit pas. Aucun ne peut être réellement son vis-à-vis. « Il n’est pas bon que l’humain soit seul » avait dit le Seigneur Dieu. Va-t-il façonner un autre humain, à partir de poussière de terre ? Non, il va faire naître, à partir du premier, deux être distincts, mais vraiment, intimement, de la même chair. Adamah, c’est la terre, mais cela contient le mot Dam, le sang. L’homme et la femme qui sont l’aboutissement du processus sont donc de la même argile ou du même sang, l’hébreu indique bien cette double idée.

Dieu va donc plonger l’humain premier, dans un sommeil profond, pour qu’il ne se souvienne pas de ce qui s’est passé. Il le divise, en deux parties, deux côtés, masculin et féminin. La traduction « côte » est un choix de traduction dont nous avons l’habitude, et pourtant le mot rendu par « côte » signifie plutôt « flanc » ou « côté ». La traduction pourrait être : « Le Seigneur Dieu bâtit la femme à partir du côté qu’il a pris à l’humain ». Il y a donc deux côté à l’humain, à partir d’une même pâte, dans une relation de symétrie et non pas de dépendance… Au fond, le deuxième récit de Création est assez proche dans l’esprit, de ce qu’affirme à sa manière le premier récit.

Mais alors, si c’est ce que les deux récits affirment de deux manières différentes, comment expliquer le monceau d’âneries charriées par la longue histoire de l’interprétation de ses textes ? Où est-on allé chercher les notions d’infériorité et de supériorité ? Pourquoi s’est-on acharné à discerner une hiérarchie là où il n’y avait qu’une communauté de nature et de destin ? Peut-être dans la traduction du verset 23 qui dit : « prise à partir de », « issue de ». Tout le vocabulaire de l’hébreu exprime la communauté et la similitude, mais nous avons pris l’habitude de voir dans la femme un produit dérivé assez tardif. Nous lisons ce passage de cette manière : « Le Seigneur Dieu crée l’homme (le mâle) en premier lieu, et la femelle dérive de ce mâle primordial. Elle n’est qu’un petit morceau prélevé sur cette carcasse originelle ! » En réalité, il faut lire ceci : « Le Seigneur Dieu crée l’humain qui affirme son pouvoir sur toute la Création. Cet humain est un animal social mais sa domination sur tout le reste, son statut de prédateur ou de souverain ne lui suffit pas. C’est à l’intérieur de sa propre espèce que sa vocation et son mystère se jouent : ils seront deux à porter cette vocation, chaque côté d’une certaine manière. Mais ils ne feront rien séparément, car il n’est pas bon que l’humain soit seul. Il doit être double pour être complet. »

Reste que l’arbre de la connaissance de ce qui est bon et de ce qui est mauvais est planté au milieu du jardin. L’avertissement est donné dès le verset 17 : « Le jour où tu en mangeras, du devras mourir ! » Comment comprendre ce passage ? Et d’abord, de quoi est-il question ? Quel est cet arbre ?

Les deux chapitres que nous avons déjà abordés affirment tous les deux que l’homme doit se nourrir de tout arbre et de toute herbe « mûrissante ». Dans un premier temps, l’homme est végétarien, et en le logeant dans un jardin, on le place à la fois dans son habitat et face à sa pitance. Il est à la fois dans sa maison et dans son assiette, et il partage l’un et l’autre avec les autres espèces animales. De ce point de vue, d’ailleurs, il n’est pas certain qu’il y ait un écart aussi important qu’on le dit entre l’humain et les autres espèces animales dans ce chapitre 2 : là aussi, il y a une certaine communauté de nature et de destin, vivre au même endroit et partager la même nourriture, ce n’est pas une relation de proie à prédateur à l’intérieur d’une chaine alimentaire. C’est plutôt du cousinage. Cette situation changera après le Déluge quand Dieu refera alliance avec Noé. A ce moment-là, l’homme pourra manger des animaux. Mais nous verrons cela plus tard…

Revenons à notre arbre. Pourquoi interdire à un végétarien de manger un arbre ? Parce que les fruits de cet arbre sont très particuliers. Une interprétation – parmi bien d’autres – présente cet arbre comme le savoir illimité qui n’appartient qu’à Dieu, et le pouvoir absolu que l’on pourrait en tirer. L’arbre de la connaissance du bien et du mal symboliserait donc un désir profond de l’être humain : celui d’abuser de sa liberté, d’être en mesure de connaître tout et d’utiliser ce pouvoir de façon absolue. Cette interprétation rejoint donc celle du mythe de Prométhée qui, en volant le feu sacré de l’Olympe, s’était approprié le savoir ou la sagesse des dieux.

D’autres contestent que le fruit de l’arbre soit un simple goût humain pour la démesure, un appétit de pouvoir. C’est surtout l’usurpation qui est interdite à l’homme. Tout se passe comme si Dieu disait à l’homme : « Tu as voulu te passer de moi pour décider seul de ce qui est bien et de ce qui est mal. » Ce n’est plus la démesure qui pose problème, c’est l’orgueil et la révolte.

Quoi qu’il en soit, cet arbre n’est plus une simple nourriture. Il met l’homme face à lui-même, il est dans tous les cas une image de sa conscience. L’affirmation « Tu devras mourir », ou « tu mourras certainement » peut être lue de plusieurs manières : « tu ne résisteras pas à cette démesure » mais aussi « tu prendras conscience que tu es mortel ; toute une vie ne suffit pas à accumuler tout cela ; supporteras-tu de ne pas atteindre la Vérité et de n’en avoir qu’un échantillon ? Comprendras-tu que la possession de la Vérité pleine et entière est moins importante que les efforts que tu fais pour l’approcher ? »

Didier Petit

 

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