Prédication du 06/09/2020

Prédication par Didier Petit

Texte : Marc IV 1-20

 

Marc 4, 1- 20

Au moment où nous entamons une nouvelle année, il n’est pas inutile de nous rappeler celle que nous venons d’achever. Elle fut tellement étrange, inédite, inquiétante, que personne n’aura de peine à en conserver le souvenir.

Qu’avons-nous appris sur nous-mêmes et sur le monde, pendant cette longue claustration forcée dont nous ne sommes que partiellement sortis ? Nous nous sommes sentis vulnérables, sûrs de rien, simples passagers plutôt que capitaines de navire, locataires plutôt que propriétaires, en questionnement plutôt que bardés de certitudes. Sans faire de la stratégie du choc un modèle de pédagogie sur le mode « A quelque chose malheur est bon ! », il faut tout de même se demander s’il n’y a pas au fond quelque chose de positif dans toute cette affaire. J’y reviendrai plus tard, vers la fin…

Dans la célébrissime parabole du Semeur que nous venons de relire, l’objectif est bien de décrire le Règne de Dieu. Aux disciples ignorants qui calent devant la question : « Le Royaume de Dieu, qu’est-ce que c’est ? » il faut bien répondre. On trouve donc ici les « prolégomènes à toutes paraboles futures ». Il y a un message, un messager et un récepteur. Le messager n’a aucune importance dans le texte, il est représenté par le Semeur, c’est vrai, mais on n’apprend rien à son sujet, peut-être parce qu’il n’est pas le personnage principal. Ce qui est au centre, c’est le message et la manière dont il est reçu ou valorisé ; de qui il nous parvient importe peu, étrangement…

Le royaume de Dieu, vous savez ce que c’est, vous ? Vous auriez sûrement du mal à le définir… C’est peut-être pour cela qu’on nous le présente comme un mystère à percer, une réalité à rechercher, pas encore advenue et à laquelle il faut s’initier petit à petit, jour après jour. Heureusement pour nous, contrairement à d’autres paraboles où on nous laisse bien seuls devant le mystère du règne de Dieu, ici on nous en donne une interprétation ! Le message, c’est la Parole, celle que nous relisons ici avec entêtement, à laquelle nous tentons de donner du sens, des applications possibles. Le véritable problème, c’est que le récepteur fait obstacle. Il est figuré par quatre catégories d’hommes présentes en chacun de nous.

Il y a, pour commencer, l’intervention d’un facteur de confusion, de mélange et d’injonctions paradoxales, condensées dans la personne de Satan qui subtilise la Parole avant qu’elle ait eu le temps de faire son chemin en nous. On dirait qu’on cherche à nous avertir du danger de la concurrence des discours, de leur surabondance. C’est la part diabolique de chaque époque, y compris la nôtre : le meilleur moyen d’escamoter une parole est peut-être de l’ensevelir sous des milliers d’autres ; le meilleur moyen de la rendre inaudible est de faire du bruit ; plutôt qu’une parole pertinente, patiente, qui cherche ses mots et finit par les trouver : des milliards de mots qui prennent toute la place ; plutôt qu’une conversation où l’essentiel est là en quelques phrases qui font mouche : la surabondance de l’information en continu et la baudruche envahissante des réseaux dits sociaux où beaucoup exhibent leur insignifiance. Et j’en passe…

Si nous avons du mal à entendre une parole de poids, c’est parce que notre attention est captée par l’insoutenable légèreté des innombrables blablas qui occupent l’espace. Il faudrait par conséquent cesser d’être aussi gourmands, avides de quantités de discours vides, et redevenir un peu gourmets, plus attachés à la qualité des mots qui vivifient, relèvent et libèrent. Nous en avons besoin, et nous ne sommes pas les seuls !

Le deuxième terrain n’est pas non plus très favorable à la parole semée, mais cette fois-ci, c’est directement le manque de racines ou de profondeur qui est à l’origine de l’échec. A l’heure où la minceur passe pour une vertu cardinale, il devrait être flatteur de se comparer à une fine couche de terre. Mais le texte dit bien le contraire : il nous reproche notre minceur, il nous dit d’un air sévère : « Le gras, c’est la vie ! »

Pas facile de reconquérir un peu d’épaisseur sans s’alourdir… Pourtant, c’est toute la ténacité et l’enracinement qui nous manquent que nous devons remettre à l’honneur. Or, comment acquiert-on ces choses-là ? En les recevant de l’exemple de ceux qui nous précèdent ou qui nous accompagnent ! C’est en les regardant, c’est en les écoutant qu’on épaissit petit à petit sa propre couche de terre, c’est à leur contact qu’on comprend que les choses importantes nous viennent très souvent de quelqu’un d’autre.

Le troisième terrain n’est pas très hospitalier non plus : ce passage de la parabole pointe non plus un manque d’épaisseur, un défaut de quantité de matière mais plutôt une sorte d’instabilité, de fragilité globale. Il y a bien conservation de la quantité de matière, jusque-là tout va bien, mais cette matière se comporte bizarrement !

Comme la dualité onde-particule a dû en désarçonner plus d’un, notre manque de constance ne peut que s’inspirer aussi de ceux qui, dans leur vie, ont déjà changé de cap, renoncé, abandonné des dizaines de fois… et qui pourtant ont retrouvé la voie/voix, repris courage, recommencé encore et encore.

C’est sans doute ce qui se joue dans le quatrième terrain : il y a aussi, chez nous, une disposition qui nous fait accueillir les paroles essentielles et qui nous met en position de cherchant persévérant. Et si c’était cela, le Règne de Dieu : une vie à chercher patiemment, à s’adapter à tout ce qui nous parvient (bon ou moins bon). Et si c’était cela le Règne de Dieu : non pas une incertitude permanente, mais une permanente envie de savoir et de mettre les choses à l’épreuve ?

Si le monde confiné d’il y a quelques mois nous a renvoyés à nous-mêmes, il ne nous a pas appris grand-chose de nouveau par rapport à ce que cette parabole du semeur révèle à notre sujet : précaires, sûrs de rien, simplement de passage, nous l’avons toujours été ! Rien de nouveau sous le soleil ! Pas de pédagogie frontale, ici, pour nous faire entendre à nouveau, pour la énième fois, la mauvaise nouvelle de notre fragilité ! Au contraire : un simple constat de ces choses anciennes et bien connues de nous, mais pour mieux nous encourager à faire de notre vie un exercice de recherche, d’étonnement et d’adaptation à ce qui survient. Et si c’était cela, le Règne de Dieu ?

Je termine avec cette citation qui dit peut-être la même chose autrement, en l’adressant tout particulièrement à nos jeunes des années « découverte », des années « passerelle », de « jeune théologie » et aussi à nos confirmands :

« Tes maîtres sont tout autour de toi. Tout ce que tu perçois, tout ce que tu éprouves, tout ce qui t’es donné, et tout ce qui t’est dérobé, tout ce que tu aimes ou détestes, tout ce dont tu as besoin ou peur, tout cela t’apprendra quelque chose…  si tu veux apprendre !

Dieu est ton premier et ton dernier maître : subtil, exigeant. Apprendre ou mourir […]

Tout ce que tu touches, tu le changes. Tout ce que tu changes, te change. La seule vérité permanente est le changement. Dieu est changement. » (Octavia E. Butler, La Parabole du semeur)

Les amateurs de science-fiction ont peut-être reconnu Octavia Butler qui a donné à quelques-uns de ses romans des noms de paraboles du Nouveau Testament, la parabole du semeur, notamment, dont sont tirées les quelques lignes que je viens de vous lire. Il me semble qu’elle a assez bien saisi ce que nous suggère cette parabole : le Règne de Dieu, non pas sous le signe d’une incertitude permanente, mais sous celui d’une permanente envie de savoir et de mettre les choses à l’épreuve. Et si nous refaisons fréquemment ce chemin, c’est parce qu’un jour des adultes qui nous aiment ont mis tout en œuvre pour nous mettre sur la voie. Que ce temps de rentrée soit pour nous un rappel fort de ces choses très simples, en particulier pour les jeunes qui commencent ou poursuivent leur découverte de cette Parole qui a été semée pour nous tous.

Didier Petit

 

 

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