Prédication du 22/09/2019

Prédication par Jean-Jacques Néré

Textes : Amos VIII 4-7, 1 Timothée II 1-8, Luc XVI 1-13

Parabole difficile s’il en est … Elle semble en effet donner en exemple un filou, ce gérant malhonnête ! Le texte est à ce sujet sans ambiguïté, et nous pose, aujourd’hui encore, question !

« Et le maître fit l’éloge du gérant trompeur …  En effet, ceux qui appartiennent à ce monde sont plus habiles vis-à-vis de leurs semblables que ceux qui appartiennent à la lumière ». On ne peut être plus clair !

Même si dans les versets  à 10 à 13 l’évangéliste marque nettement sa préférence pour ceux qui suivent les commandements de Dieu et non ceux du monde.

Pour essayer de comprendre cet apparent paradoxe, replaçons nous tout d’abord dans le temps où Luc écrivit, et rappelons-nous l’état de la société de son temps, avec les événements dramatiques qui l’ont précédé.

Selon toute probabilité, à la fois son Évangile et le livre des Actes des apôtres fut écrit par Luc aux alentours des années 80-90. Essayons de nous replacer dans l’ambiance de cette époque.

Souvenez-vous : c’est en 70 que Titus et ses légions anéantirent les aspirations du peuple juif à l’indépendance, détruisirent le Temple, bouleversèrent complètement les structures sociales du peuple juif. Mais c’est entre 66 et 73 que cette répression romaine fut accompagnée d’une épouvantable guerre civile entre les diverses factions juives. Flavius Josèphe, cet historien dont nous tirons l’essentiel de cette histoire, en était le contemporain et l’un des acteurs. Il avait même dirigé la révolte contre les Romains en Galilée, avant d’être défait par les légions romaines et de se rallier à Vespasien, puis à Titus qui devint son ami, accréditant ainsi son image de traître à la cause juive.

Mais avant cet épisode, et notamment au cours de la vie de Jésus, le monde juif de Palestine était très différent du monde qui suivit cette période dramatique.

Le Temple de Jérusalem était debout, et était le centre de toute la vie religieuse et politique du peuple, avec les prêtres, les sacrifices, les fêtes religieuses dont le Temple était le centre.

Mais de nombreux courants de pensée existaient, et luttaient entre eux, parfois de façon violente.

Tout d’abord les sadducéens, souvent modérés, n’admettaient que les vérités écrites dans la Torah. Ils refusaient en particulier l’idée de vie éternelle, contrairement aux pharisiens par exemple.

Ensuite les zélotes étaient les plus fermement opposés à l’occupation romaine, se souvenant du temps de Macchabées qui avaient résisté victorieusement à l’occupation hellénistique deux siècle auparavant. Les sicaires en étaient la frange la plus violente, n’hésitant pas à recourir à l’assassinat (d’où leur nom, « sica », leur petit poignard), y compris envers les autres juifs qui ne partageaient pas leurs points de vue.

Puis les esséniens, qui se retiraient du monde pour vivre leur foi de pureté loin des vicissitudes et des impuretés de la société, selon eux. C’est par les écrits laissés par ces derniers –à Qumran, les manuscrits dits de la Mer Morte-  que nous avons des témoignages de cette époque autres que ceux de Flavius Josèphe.

Enfin les pharisiens, qui étaient sans doute les plus proches de l’enseignement de Jésus, mais qui ne reconnaissaient évidemment pas sa messianité.

Ces différents courants s’entre déchiraient, notamment depuis les années 66-67, et s’opposaient entre elles quant à l’attitude à adopter face au pouvoir romain. Certains pensaient que des accommodements avec Rome étaient inévitables, d’autres – les zélotes notamment- que tout compromis de ce genre était une traîtrise méritant la mort. Et ils mettaient leurs menaces à exécution !

Bien entendu, ce qui devait arriver arriva, et après ces affrontements sanglants, voire ces massacres entre sectes juives, les légions romaines de Titus mirent tout le monde d’accord, à la façon d’un Raminagrobis.

Le Temple incendié, une grande partie de Jérusalem détruite, les prêtres disparurent, n’ayant plus de raison d’être. Les sadducéens suivirent le même chemin. Mais il faut dire qu’ils avaient déjà été décimés par les zélotes.

Quant aux zélotes, ils furent massacrés, notamment par les Romains, les derniers s’entre-tuant à Massada pour ne pas se rendre sans se suicider, ce qui était contraire à la Loi. Les esséniens quant à eux disparurent pratiquement du paysage.

Seuls restaient en lice les pharisiens, dont la partie la plus modérée avait réussi à supporter l’occupation romaine, qui s’était renforcée à la suite de ces événements.

Ces pharisiens étaient donc, après 70, en train d’instituer la nouvelle forme du judaïsme, le judaïsme rabbinique, fondé sur les rites de la synagogue, et l’étude et le commentaire des textes, avec la littérature et les recherches universitaires correspondantes. C’est cette forme de judaïsme que nous connaissons encore de nos jours. Mais il faut bien se rendre compte du changement énorme que cette conception représentait par rapport au judaïsme précédent, et notamment celui qu’avait connu Jésus.

Luc avait connu, et même vécu, ce drame absolu. Il est bien entendu impossible que cela ne l’ait pas influencé.

En effet, du fait de ces événements, tout le système de valeurs du monde juif s’était forcément trouvé totalement bouleversé, et cela en quelques années seulement.

Et comme dans tout bouleversement du système de valeurs existant, avec la perte des valeurs antérieures et des structures sociales y afférant, une partie importante de la population s’était tournée vers la satisfaction immédiate de ses besoins matériels, en éliminant de son esprit et de son comportement toute forme de scrupules. Et cela d’autant plus que le système de valeurs romain dominant privilégiait la force et le courage, et pas du tout l’amour du prochain ni les règles de la Loi juive !

La référence à l’habileté du gérant trompeur est dans la droite ligne de cette évolution de la société : l’habileté de ce gérant rend témoignage de l’intelligence de cet homme pour atteindre son objectif, et cela indépendamment de toute moralité. Il est efficace dans son action, et son maître, selon notre texte, apprécie son intelligence même dans la perversité et alors qu’il le gruge. Signe des temps !

Il n’est pas illégitime de penser que Luc dans ses écrits –son Évangile, ainsi que les Actes de apôtres-, fut largement influencé par cet état de la société.

Tout d’abord, dans l’importance qu’il donne aux querelles de Jésus avec les pharisiens. Ces derniers en effet, seuls représentants de la pensée juive de l’époque où il écrit, se retrouvaient les principaux opposants à la toute nouvelle église chrétienne. D’où l’insistance de Luc, et des autres évangélistes, à mettre en relief cette opposition des pharisiens à l’enseignement de Jésus. En position dominante dans la société de l’époque, il était facile de leur trouver des attitudes arrogantes, dominatrices, voire hypocrites et dogmatiques. C’est ce que l’on retrouve dans une bonne part des enseignements reproduits dans son évangile, et dans les autres évangiles d’ailleurs, et dans les paraboles qu’il relate.

Mais pour compléter ce tableau, il faut encore imaginer quel était le comportement des premières communautés chrétiennes, tel que nous le relate Luc :

Ces communautés, attendant la Parousie –le retour du Christ pour le jugement dernier- à horizon humain (même si Paul commençait à en douter vers la fin de son ministère), pratiquaient l’aumône sur une large échelle, et même la mise en commun de tous leurs biens entre leurs membres, même si apparemment certains avaient quelques réticences à le faire, notamment bien sûr les plus riches !

Cet état de fait nous permet d’émettre des hypothèses plausibles sur la signification de ce texte, dérangeant à plusieurs égards pour nos esprits actuels.

Tout d’abord, le début du texte (verset 1 à 8) nous montre un gérant inique, malhonnête, et apprécié pour son efficacité dans sa malhonnêteté. C’est l’image d’une société dont les valeurs, les repères ont disparu, et où seul compte le résultat, même malhonnêtement obtenu.

Puis ce verset 9 « Eh bien ! Moi, je vous le dis : Faites-vous des amis avec l’Argent trompeur pour qu’une fois qu’il aura disparu, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles ». Ce verset est le pendant exact du verset 4 « Je sais ce que je vais faire pour qu’une fois écarté de la gérance, il y ait des gens qui m’accueillent chez eux ».

Invitation aux nouveaux venus dans la jeune communauté chrétienne à ne pas hésiter à mettre en commun leurs biens en les apportant à la nouvelle communauté, et même si ces biens avaient été acquis de façon discutable.

Il ne s’agissait plus de trouver comme dans le verset 4 un refuge matériel temporaire pour la fin de leur vie en soudoyant des proches, mais de trouver le salut dans les demeures éternelles, en donnant tous leurs biens à la nouvelle Communauté chrétienne !

Les versets suivants sont un plaidoyer pour le choix de Dieu plutôt que de faire une idole de l’Argent et des biens matériels. On ne peut avoir deux maîtres : Dieu et l’Argent. Ne vous faites pas de l’Argent ou des biens matériels votre Dieu, à l’image de ce gérant malhonnête, qui y sacrifie tout ce qui l’anime. L’argent peut, déjà à cette époque, être pris pour un Dieu, c’est cette forme d’idole que dénonce Luc.

Voyons maintenant ce que ce texte peut nous apporter aujourd’hui.

Bien entendu, mais c’est une banalité même s’il est toujours utile de le rappeler, ne pas faire de l’Argent son Dieu, sa principale motivation dans la vie.

Mais peut-être pouvons-nous aller plus loin dans la comparaison de notre époque avec celle de l’écriture de cet évangile.

Beaucoup d’analyses de notre société actuelle soulignent la perte de repères, la disparition de valeurs traditionnelles qui ont guidé depuis des siècles nos civilisations. Même si on peut discuter de ces valeurs traditionnelles en perte de vitesse, de leur légitimité et de leur pertinence, force est de constater qu’elles ont structuré nos sociétés occidentales et ont été des guides de comportement forts. Leur dissolution relativement rapide –quelques dizaines d’années- et quasiment complète laisse nos sociétés sans guides reconnus majoritairement et non remis en cause socialement. On se retrouve un peu dans la même situation que le peuple juif après les événements dramatiques des années 70, et la disparition quasi complète des repères moraux traditionnels et sans émergence claire et majoritairement admises de nouveaux, avec des conséquences comparables.

Le texte de Luc constatant l’efficacité du comportement immoral du gérant trompeur peut donc trouver un écho dans des comportements actuels de nos contemporains, avec la perte de repères et de guides moraux. La recherche hédoniste du bien-être matériel, de l’argent, du pouvoir sans référence à de quelconques règles morales se généralise dans une société qui n’a pas encore trouvé ses nouveaux repères, ses nouvelles valeurs. Le besoin en existe, on le sent bien, mais ce système de valeurs n’est pas encore installé, encore moins universellement accepté, et laisse la place à des comportements égoïstes, égocentrés, voire violents, qui sont souvent admis comme les plus efficaces, et justifiés de ce seul fait.

C’est là que l’enseignement de Luc peut nous apporter sinon des solutions, du moins des questionnements et une matière à réflexion …

Amen

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.