Prédication du 29/07/2018

Prédication par Dominique Hernandez

Textes : Jean VI 5-15 et 2 Rois IV 42-44

Il y a donc un récit de multiplication des pains dans l’Ancien Testament ! Pas de poissons, mais du pain.

Le récit présente beaucoup de parallèles avec le récit de l’évangile de Jean :

des gens ont faim (famine ou rassemblement dans un lieu désert),

Élisée et Jésus disent à quelqu’un ou quelques uns de nourrir la foule et cela est impossible leur est-il répondu,

quelqu’un apporte un peu de pain,

tous mangent autant qu’ils en ont besoin,

il en reste.

A croire que l’évangéliste Jean s’est inspiré du récit concernant Élisée pour son propre évangile. Et c’est tout à fait crédible car le Nouveau Testament s’est nourri de l’Ancien Testament pour dire qui est ce Jésus qui proclame la Bonne Nouvelle, qui révèle qui est Dieu, qui apporte le salut, ce Jésus dont la parole nourrit, restaure, ressuscite.

Alors Jean, et les autres, puisqu’il y a des récits parallèles dans les 4 évangiles, Jean et les autres ont bien pu chercher dans les Écritures juives des éléments, des poutres de charpentes, des pierres de soutènement pour construire leur témoignage, et ils ont pu lire le récit d’Élisée comme une préfiguration, une promesse, de prophétie au sujet de Jésus-Christ.

 

Donc Élisée, qui est le successeur du prophète Élie et dont le cycle reprend celui de son prédécesseur et maître -au point que les miracles d’Élisée sont souvent semblables à ceux d’Élie-, Élisée donc, dans les chapitres 4 à 8 de 2 Rois, accomplit miracle sur miracle.

Dans un temps de famine, il vient de rendre comestible une infecte et toxique soupe de coloquintes sauvages. Cependant, la famine se poursuit et l’assemblée des prophètes autour d’Élisée est toujours affamée.

 

Et voici qu’un homme survient, apportant du pain des prémices, du pain de la première moisson, c’est à dire du pain fait avec les prémices de la moisson. Dans bien des religions antiques, c’est la coutume d’offrir à la divinité les premières récoltes, les premiers-nés d’un troupeau, en signe de reconnaissance. Cette offrande est aussi pratiquée dans l’ancien Israël, les textes sont nombreux et précis à ce sujet, dans l’Exode, le Lévitique, le Deutéronome, le livre des Nombres et aussi dans des livres prophétiques. Les prémices sont apportées aux prêtres, aux prophètes, et cela avant de poursuivre la récolte ; ce sont de beaux fruits de la terre, leur qualité doit être excellente, comme celle des animaux.

L’offrande des prémices signifie la reconnaissance envers Dieu, qui est de manière fondamentale et ultime le véritable propriétaire de la terre et qui la met à disposition du peuple, et au-delà, des humains.

L’offrande des prémices, c’est aussi prendre du temps pour cette offrande, prioritaire sur la suite de la récolte. Elle est l’occasion d’une fête à laquelle personne ne se soustrait, quitte à tout perdre si pendant la fête, un ennemi ou une catastrophe naturelle surviennent. La priorité est à Dieu, Dieu est plus important.

 

Ces pains de prémices sont donc apportés en offrande aux prophètes par un homme, dans un temps de famine. C’est dire que la famine, le manque, n’a pas empêché cet homme de manifester sa foi en offrant aux prophètes un peu de sa maigre récolte, quelques uns de ces précieux pains, au risque d’en manquer pour lui-même et les siens. Il y a là un sens bien affirmé de ce qui est premier et de ce qui est second, une hiérarchie de valeurs qui place Dieu au-dessus de tout, parce que c’est Dieu qui donne sens à la vie de l’homme, même une vie menacée par la famine ou par un danger. Le don des pains de prémices, c’est servir Dieu et les autres avant soi-même, quelles que soient les circonstances.

Ainsi que l’exprime Marie-Noëlle Thabut, une bibliste catholique qui commente régulièrement les textes de la liste de lecture, cet homme fait mentir le proverbe qui affirme que « charité bien ordonnée commence par soi-même ». Pour cet homme, charité bien ordonnée commence par autrui. Nous pourrions dire que l’horizon de l’existence de cet homme, ce n’est pas un « à moi » mais un « pour toi, pour vous » ou un « avec toi, avec vous ». La disposition d’esprit de donner une part de ce qu’on possède, c’est une manière de ne pas être possédé soi-même par ses biens, par le fruit de son travail. Car le bonheur ne dépend pas de ce que l’on possède, et ce qui reflète la grâce de Dieu et sa générosité, c’est le don, la gratuité et la reconnaissance de l’autre.

Le don est le signe d’une liberté par rapport aux biens matériels, une liberté fondée en Dieu, liberté par rapport à ses propres intérêts, liberté qui génère reconnaissance et place pour autrui. Tel est le sens de la liberté dans les Écritures.

C’est tout le projet de la Loi d’Israël, après la destruction du Temple et la fin des prêtres et des prophètes, de donner à chacun de regarder non pas une image de Dieu, mais vers le visage du prochain. Et Jésus de Nazareth n’a rien fait d’autre que de donner le prochain à aimer, le prochain à soigner, à aider, à nourrir, à accueillir.

 

Cet homme a décidé d’offrir ces pains, et il l’a décidé librement. En temps normal, quand la récolte est bonne, l’offrande des prémices ne pose pas de questions. Mais en temps de famine après une longue sécheresse, quand la récolte est minimale, quand il n’y a plus de réserves, chacun se pose au moins une fois la question : ne vaudrait-il pas mieux garder les prémices, pour soi, pour la famille, pour les enfants, plutôt que de les apporter aux prêtres ou aux prophètes ? L’homme a répondu à cette question. Et nous ne saurions ignorer que cette question nous est encore posée, de bien des manières, parfois cruelles, souvent urgentes. Prendre un peu de ce que l’on possède pour que d’autres ne manquent pas. Renoncer à un peu de confort, un peu d’assurance, un peu de sécurité pour que moins de menaces pèsent sur d’autres.

 

Un choix de vie, un choix de foi : l’offrande, le don sans arrière-pensée. Il ne s’agit pas avec le don, de mettre Dieu de son côté, ni de se donner quelques chances de plus d’être béni, récompensé ou protégé du malheur. C’est un don sans condition, sans contrôle de ce que deviendra le don, parce que contrôler le don, garder la main dessus, c’est aussi contrôler celui qui le reçoit.

 

Ce que l’homme possède doit d’abord servir à d’autres, une part leur est réservée. Avoir peu ne fait pas disparaître l’autre qui a encore moins ou qui n’a rien. Les récits bibliques invitent là à une prise de conscience intérieure, un cheminement spirituel qui ne peut être imposé à quiconque, pas plus que sa mise en pratique.

 

L’homme de Baal-Shalisha apporte vingt pains de prémices à Élisée, l’homme de Dieu, le prophète qui porte la Parole de Dieu. Un petit garçon donne 5 pains et 2 poissons à Jésus, Parole de Dieu incarnée. Et tous, 100 ou 5000 sont rassasiés, et il en reste.

Pour Élisée et ses compagnons, le temps de la famine n’est pas encore terminé. Les 5000 hommes qui entourent Jésus et les disciples auront encore besoin de manger.

Au-delà du miracle d’Élisée, et ce que désigne le signe de la multiplication dans l’évangile de Jean, c’est ce qui nourrit la vie des humains, au-delà « du pain seulement » comme le cantique bien connu qui reprend à la fois ce que Jésus répond à une tentation du diable (changer les pierres en pain pour nourrir tous les affamés) avec une parole du livre du Deutéronome.

L’homme ne vivra pas de pain seulement mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.

La Parole de Dieu dit essentiellement à chacun : je t’aime, tu es précieux pour moi, je te bénis. Et cette parole est inépuisable, elle est nourriture pour toute la vie. Et c’est elle, c’est ce « je t’aime, tu es précieux, je te bénis » parole écoutée et partagée qui fait jaillir en chacun une source de don, de partage et de reconnaissance, une source de vie qui coule au-delà de chacune de nos vies.

 

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